D'abord, il y a eu l'air. Pur, frais, doux et vivifiant. Fini l'air vicié des pets et des rots des McDougall, fini l'air enfumé des cuisines !
Ensuite, les sons. Plus le silence honteux de la demeure, plus les bruits furtifs des rats, maintenant personne ne se gêne pour rire ou pleurer !
Et enfin, les images. Des visages colorés, des habits bariolés et de nombreuses calèches dorées. Je me suis enfuie le jour du Carnaval, ce jour où on sort les plus beaux habits, les plus beaux chevaux, les plus belles parures. Ce jour où la ville bourdonne de mille sons et où mille odeurs vous effleurent les narines. J'ai découvert la ville sous ses plus beaux atours, ceux que Sarah m'a décrits tant de fois. Les façades des maisons avaient été nettoyées, récurées et reblanchies à la chaux. Qu'importe qu'il faille le refaire 3 jours plus tard ! On avait balayé les rues et les avenues, repeint les fenêtres et placés fleurs et arbustes sur leurs bords. Certains habitants avaient même rehaussé leur amour pour la fête en peignant sur leurs murs des sourires et des gens dansant, ou simplement des taches de couleurs vives. Contraste total entre les murs gris et froids de la Demeure. Alors c'est ça la liberté ? C'est beau, mais est-on vraiment libre ? Un jour de Carnaval tout est beau après tout... Je dois avoir confiance en mon Destin.
Alors j'ai marché, j'ai flâné et j'ai rempli mon cerveau de toutes ces images délicieuses. Un enfant léchant une sucette, sa petite s½ur à la main. Leurs yeux ébahis devant les couleurs.
Un chiot amoureux léchant la main de la petite fille. Le propriétaire du chien, l'observant en souriant. La femme du propriétaire, la main posée sur l'épaule de son mari.
Une rue plus loin, c'était une troupe de gamins, des ballons attachés aux poignets, qui observaient de loin les roulottes des gens du cirque. Et quelles roulottes ! Couleurs éclatantes, fleurs rayonnantes, reflets mordorés. Je n'avais jamais vu tant de choses aussi propres à m'émerveiller ! Je me suis approchée, j'étais fascinée. J'ai contourné les roulottes, je les ai inscrites à jamais dans ma mémoire. Après quelques mètres encore, je suis tombée sur les cages des animaux et là, une bande de gens tentaient d'amener un tigre dans la sienne. Ils étaient munis de bâtons et de cordes qu'ils faisaient siffler autour de la tête magnifique de ce tigre furieux. Brutes ! De tout ce que j'avais vu alors, depuis les quelques minutes à peine que j'étais dehors, ce tigre a été la plus belle, et ces hommes indignes osaient vouloir le contrôler ! Il était d'un blanc de neige, très pur, et les fines rayures noires qui ponctuaient sa fourrure étaient du noir le plus profond possible. « Le blanc des étoiles et le noir de l'univers » ai-je pensé alors. Etrangement, je me suis comparée au tigre et j'ai remarqué que nous étions semblables, bizarrement semblables. Je me suis avancée, je suis entrée dans le champ de vision du tigre et il a arrêté de grogner, de montrer les crocs. Ses oreilles se sont soudain redressées, il semblait curieux, intéressé, et son regard dans le mien... c'était comme être foudroyée. Les gens autour ont lentement tourné leurs têtes vers moi, et j'ai vu dans leurs yeux l'étonnement, du moins je l'ai deviné, car je n'étais pas moi-même. J'étais enveloppée de vide, comme dans un cocon. Le tigre avait les yeux flamboyants, comme un brasier, comme mille étoiles ! Ma bouche s'est entrouverte et je me suis arrêtée, à deux mètres du tigre. Plus tard, on m'a dit qu'à ce moment, mes yeux brillaient autant que ceux du félin et que les gens présents ont tous vu à quel point nous nous ressemblions. D'une voix que je n'ai pas reconnue, je leur ai ordonné de le libérer, mais ils ont refusé. Je les ai tous regardé, les uns après les autres, droit dans les yeux. L'un d'eux a fait un pas en arrière involontairement, comme si je l'avais menacé de mon poing. Celui qui semblait le plus grand et le plus rustaud m'a renvoyé mon regard, mais je n'ai pas cédé, et il a baissé les yeux en rougissant. Je ne me sentais pas moi-même, mais quelqu'un de plus... de plus grand, de respectable, quelqu'un dont l'avis importe. Le comportement du tigre m'avait convaincue qu'effectivement, je n'étais pas cette Alasiah, petite et timide bien que forte et franche en certaines occasions, que j'avais toujours connue. J'ai tourné les talons, promettant intérieurement à ces brutes qu'elles le payeraient, bien que je ne savais pas encore comment, ni pourquoi j'étais dans un tel état de fureur, presque de haine.
Je bouillais d'une telle rage que je n'ai pas compris comment j'étais arrivée à l'orée de la Forêt de Halkor. Cette forêt, Sarah m'en avait longtemps conté les mérites et les terreurs, du plus petit vers au plus grand Glagsha, ces rejetons d'une lignée royale tarée jusqu'à la moelle par des mariages incestueux.
Depuis des lustres, les membres de la cour se liaient le temps d'une nuit, la nuit suivante se liant avec quelqu'un d'autre, et ainsi de nuit en nuit, donnant naissance à des êtres difformes et monstrueux, et dans les meilleurs de cas, « seulement » fou. Notre roi, ce fameux roi que McDougall projetait de tuer, c'était Loaz. Celui-là était « seulement » fou et pas dangereux, de cette folie qui naît d'un amour malsain. Mais il était intouchable et sa folie arrangeait bien ses conseillers et autres serviteurs, qui dirigeaient le pays selon leur bon vouloi. Ainsi, le pays sombrait dans la débauche depuis des lustres, mais personne ne pouvait rien y faire.
Parfois, Sarah me disait qu'elle avait l'impression que le roi Loaz n'était qu'un pauvre pantin manipulé par sa propre famille, et que l'histoire des Glagshas n'était pas nette. Elle ne pensait pas si bien dire !
Donc, dans la forêt régnaient les Glagshas, et personne n'aurait remis leur pouvoir en question. A quoi bon d'ailleurs ? Ils n'attaquaient pas les hommes, se nourrissaient du gibier sans l'épuiser, vivaient au plus profond de Halkor, si loin que les plus jeunes doutaient de leur existence.
Mais Halkor recèle aussi des milliers de plantes médicinales, de races d'animaux, d'arbres et de minerais. Les plus valeureux d'entre nous se sont parfois aventurés jusqu'à douze lieues dans Halkor, et ils en sont revenus changés, transformés. Ils étaient plus calmes, mais de ce calme tranquille qu'a la mer. En apparence, elle est plane mais les courants marins ne cessent de remuer ses entrailles. Dans leurs yeux on lisait une force tranquille aux aguets. Souvent, ils ramenaient des profondeurs connues de Halkor des trésors, des cristaux, des fossiles, du bois précieux ou des squelettes étranges, d'animaux aux pattes pourvues de griffes d'au moins vingt centimètres et d'os épais et lourds, ce qui laissait deviner l'imposante masse de ces bêtes.
Cette forêt qui avant me terrorisait, pleine de silence et de secrets, aujourd'hui m'appelait, m'invitait à la visiter, à la toucher, la sentir, la goûter.
J'ai fait un pas, comme hypnotisée par les ombres, puis un autre, et un autre, et encore un autre. Pendant dix bonnes minutes, j'ai marché ainsi, lentement. Je sentais au plus profond de mon être se révéler peu à peu qui j'étais, comme une visite dans les abysses de mon esprit. Pas étonnant que les hommes qui en étaient revenus soient si paisibles mais si forts. Ils avaient voyagé des jours entiers dans cette forêt qui semblait inciter à la méditation.
Soudain, je me suis arrêtée net.
J'étais observée. J'ai scruté les sous-bois, le sol et les souches pourries, mais je ne voyais rien que des sous-bois, du sol et des souches pourries. Etrange ... La sensation persistant, j'ai levé mon regard, et ce que j'ai vu m'a coupé le souffle. Etait-ce quelqu'un ou quelque chose ? Un corps humain, musclé et imposant, se tenait à croupis sur une branche aussi épaisse que son torse, une main posée entre ses pieds nus et l'autre sur le tronc de l'arbre. Il était vêtu d'un pagne noué à la taille, de couleur indéfinissable... Les cheveux ramenés derrière la tête par un bandeau de cuir, dévoilant un visage anguleux, un nez droit et une bouche aux traits fins, et des yeux, comme deux flammes de bougies cernées de rouges ! Un Glagsha ! Ici, alors que je n'avais pas parcouru plus d'un mile ! Je l'ai observé, attentivement. Il était armé d'un arc et d'un carquois plein, ainsi que d'un couteau de chasse à la cheville. Comment pouvait-on affirmer qu'ils étaient moins intelligents que les hommes ? Dans ses yeux rougeoyaient deux braises d'intelligence comme je n'en avais jamais vu chez personne.
D'une voix moins tremblante que je ne le craignais, j'ai prononcé les mots de bienvenues que j'estimais les plus simples.
- Salut à toi, Etre de la Forêt.
- Salut à toi, Gente Dame. Que viens-tu faire dans cette forêt, maudite par les tiens ?
- Il est vrai qu'elle est maudite par certains, mais ceux-là sont bien bêtes et ne savent pas ce qu'il faudrait savoir avant de juger quoi que ce soit. Je ne fais pas partie de cette catégorie. Mon nom est Alasiah, fille d'une inconnue. Quant à ce que je fais ici ma foi, je n'en sais pas plus que toi. Je me suis sentie appelée par les ombres des arbres, alors j'ai suivi mes pieds, depuis une dizaine de minutes.
Il semblait me peser, m'évaluer, cherchant mes failles et mes forces, mais au son de ma voix et en entendant mon nom, il parut se détendre. Il parlait d'une voix sonore et profonde, bien que douce et agréable. Je me suis surprise plus d'une fois, durant cet entretien, à me laisser bercer par les modulations qu'il formulait.
- Mon nom à moi est Izrun. Je suis le fils de Shibayu, chef de la tribu des Glagshas de la Source Claire. Il est déjà étrange de voir un homme pénétrer ici, encore plus une dame qui se dit appelée par les ombres. Si tu as confiance en moi, ce qui me semble être le cas, je veux bien te raccompagner jusqu'à l'orée de Halkor, du côté des hommes.
- C'est que ... Pas que ta proposition me déplaise, Izrun fils de Shibayu, mais j'ai la sensation de devoir faire quelque chose ici, bien que comme je te l'ai dit je ne saisi pas vraiment quoi. Si tu acceptes, je serais heureuse de m'instruire un instant à tes côtés sans pour autant m'en aller. Je crois que j'ai beaucoup à apprendre, autant pour moi que pour mon peuple.
Il a réfléchit à ma proposition, pesant le pour et le contre.
- C'est d'accord, Dame Alasiah. Suis-moi, je vais te montrer un peu de Halkor.
- Merci, Izrun, mais s'il te plait appelle-moi Alasiah, le « dame » me gêne, car là ou j'habitais avant je n'étais rien de plus qu'un objet.
Il m'a regardée, d'un regard étrange, comme si quelque chose lui échappait.
- J'accepte cette remarque, mais il me semble que t'appeler « dame » te convient très bien. Les gens chez qui tu vivais devaient être aveugles pour te considérer ainsi.
- Ils étaient cruels... C'est pourquoi je suis ici. Je me suis enfuie de là-bas et j'espère ne jamais revoir l'un de leurs visages gras sur ma route, hormis peut-être le jour où je leur ferai payer ce qu'ils m'ont fait subir.
Les mots sont sortis seuls, et j'ai relevé le menton, une lueur de rébellion dans les yeux.
- On sent en toi de la force...
Il a semblé réfléchir un instant, ses yeux collés aux miens.
- Mais viens, suis-moi.
Il a fait alors un geste qui m'a prouvé, si j'avais encore besoin de preuve) que, non, les Glagshas ne sont pas des bêtes, et encore moins les fils dingos d'une lignée tordue : il m'a tendu la main. J'ai souris, j'ai marché vers lui et j'ai glissé ma paume dans la sienne, qui était douce et forte.
Nous avons marché en silence près de quinze minutes, et rien dans le paysage ne changeait. Puis nous avons débouché dans une clairière accueillante, où s'écoulait joyeusement un petit ruisseau d'eau claire, bordé de fleurs et de galets. Izrun m'a menée au bord du ruisseau, là où il formait un petit bassin naturel, d'environ trois mètres de diamètre et deux de profondeur. Le liquide était tellement pur que l'on distinguait les pierres dans le fond, et les petites flèches argentées qui parfois traversaient les eaux.
Il s'est installé confortablement au bord de la source et m'a invitée à faire pareil, avant de prendre une inspiration et se mettre à parler.
De sa voix profonde, il m'a raconté l'histoire des Glagshas.
Les humains pensaient depuis toujours que les Glagshas étaient les « rejetons dingos d'une lignée tordue », cette suggestion s'étant transformée en affirmation depuis bien des siècles. Cependant, ils étaient loin de la vérité. Les Glagshas avaient supporté l'insulte, mais ils avaient toujours su pertinemment qui ils étaient et plus ou moins d'où ils venaient.
Bien avant que les hommes ne naissent, ils existaient déjà. Du plus loin que remontent leurs souvenirs, il n'y avait toujours eut qu'eux sur Kali'Erin. Ils avaient toujours vécu en harmonie avec la nature, la respectant, la choyant, veillant sur elle autant qu'elle sur eux. Ils étaient nombreux, avant que les Autres débarquent. Il y avait des tribus, des clans dans ces tribus et des bandes dans ces clans. Quelques batailles, un nombre minimal de morts, car les Glagshas n'aiment pas la violence bien qu'étant d'habiles guerriers. Depuis toujours, ils vivaient en paix.
Puis les Autres sont arrivés. Avant, ce n'était que des singes un peu intelligents, qui au lieu de rester dans les arbres, se mirent à marcher sur deux pattes. Au fil des siècles, ils ont évolués, devenant droits et forts, mais barbares et cruels jusqu'à être paranoïaques. Quelque part dans leur cerveau naquit un peu d'intelligence, et ils commencèrent à bâtir des huttes, à tisser, à chasser et à cultiver.
- Nous n'éprouvions pas le besoin de les chasser, continua Izrun, mais ce sont eux qui s'en sont chargés. Depuis qu'ils en étaient descendus, ils avaient une peur bleue des arbres. Nous y grimpions parfois pour le plaisir de les voir hurler de terreur et brandir leurs armes de pierre et de bois.
Ils n'avaient jamais vraiment été pacifiques, mais un jour, près de mille siècles après leur descente des arbres, ils sont devenus carrément agressifs.
Ils ont fait des incursions dans nos havres de paix, brûlant nos Arbres et volant nos troupeaux.
Nous avons riposté, notre tactique militaire étant plus évoluée que la leur et nos armes bien plus puissantes, nous les avons repoussés, encore et encore, jusqu'à les retrancher totalement dans leur dernier rempart. Notre façon de penser nous interdisait de leur ôter la vie, pour nous ils n'étaient rien que des singes.
Mais ils apprenaient vite et alors que nous pensions leur avoir fait comprendre qu'ils ne pourraient pas nous chasser, ils ont porté une attaque fulgurante à nos défenses bien des siècles d'évolution après.
Nous ne voulions pas subir de pertes, ni en faire subir, alors nous sommes partis, loin, dans la forêt qui depuis se nomme Halkor, en souvenir des Autres qui avaient choisi de nous bannir, alors que notre chef Halkor leur offrait la paix. Depuis nous vivons ici, reculés de tous et nous en sommes heureux.
Quelques fois les plus courageux d'entre nous traversent la forêt et observent les hommes, des semaines durant, afin de nous tenir au courant de leur évolution.
Nous avons découvert à quel point notre retraite dans Halkor les a rendus arrogants et imbus d'eux-mêmes. Ils avaient oublié jusqu'à notre existence mais dans leurs mémoires persistait le souvenir d'une victoire épatante contre des « grandes choses poilues et horribles, tuant pour le plaisir et se mangeant entre eux ».
- Ils ne pensent quand même pas que vous êtes cannibales ? ai-je demandé, outrée.
Izrun m'a regardée de travers comme pour voir si je plaisantais, mais il a bien vu que j'étais sérieuse et a eu un petit sourire malheureux avant de répondre :
- Oh que si ils le pensent, ils en sont même persuadés, cela rend leur « victoire » encore plus pimpante.
- Mais c'est entièrement faux ! et jamais je n'avais entendu parler de cette victoire, alors que les gens que je servais étaient vraiment du genre à se vanter pour avoir écrasé malencontreusement un scarabée. Sois certain, Izrun, qu'avant de te voir tout ce que je pensais sur les Glagshas était votre apparence physique, et le fait que certains vous considèrent comme dénués d'intelligence. Mais je t'ai vu et tout ce qu'on a pu me raconter c'est envolé.
Il a tourné la tête vers moi et m'a souris, un sourire plein de reconnaissance cette fois. Il avait parlé longtemps, et le soleil maintenant était presque au zénith. J'avais chaud sous mes jupons, tout élimés qu'ils soient, et je n'aspirais plus qu'à plonger dans le petit bassin d'eau claire qui semblait m'appeler. Mon front était moite et mes pieds coincés dans les bottes de Sarah, très utiles lors des longues marches mais extrêmement inconfortables. Parlant avant même d'avoir songé le faire, j'ai formulé mon désir haut et fort.
- Si je me baigne, tu ne regarderas pas, Izrun ?
- Si tu te baignes, Alasiah, je me baignerai aussi. Pas besoin d'avoir peur, la nudité n'est pas nécessaire et te voir ne me trouble nullement, n'aie crainte.
- D'accord, mais ne regarde pas lorsque je me changerai, s'il te plait, que j'aie rien qu'un semblant d'intimité.
Un rire a secoué nos corps et nous avons couru vers le bassin. Je me suis cachée derrière un rocher qui le surplombait, et j'ai ôté ma robe, prenant soin de garder mes sous-vêtements. J'ai jeté un coup d'½il à Izrun, qui s'était assis au bord du bassin, me tournant le dos très poliment. J'ai commencé par courrir vers le bassin mais un sentiment de gêne m'a envahie. Pourquoi douter d'Izrun ? Alors j'ai marché tranquillement vers l'eau, ai trempé mes doigts de pieds dedans puis ai plongé. La sensation était délicieuse. Après la chaleur de ma robe et l'incommodité de mes bottes, la caresse de l'eau sur ma peau me procurait un confort infini. J'ai fait quelques brasses, Sarah m'avait aussi appris à nager dans l'immense bain des McDougall.
Un léger éclaboussement derrière moi m'a annoncé l'arrivée d'Izrun et je ne m'en sentis nullement gênée, ce qui m'a étonnée.
Je l'ai regardé évoluer dans l'eau, vraiment à l'aise, son pagne flottant légèrement autour de ses cuisses. Il a glissé vers moi et m'a souris.
- C'est agréable, n'est-ce pas ? Cet endroit est mon havre de paix. Chaque fois que je suis tourmenté, je viens ici, et je trouve toujours la solution à mes problèmes.
- Oui, c'est une bonne place pour réfléchir. J'ai l'impression que je pourrais y rester des jours entiers sans jamais avoir envie de partir.
Je lui ai rendu son sourire puis ai nagé encore, et encore, gouttant chaque instant. Sans nous en rendre compte nous avons commencé à jouer ensemble, projetant des giclées d'eau sur le visage de l'autre pour après s'enfuir sous la surface et échapper à la riposte. Izrun plongeait dans mon dos pour me tirer par les pieds, et lorsque j'avais repris une bouffée d'air, je battais des pieds juste sous son nez pour l'asperger encore. Je sautais littéralement sur ses épaules pour l'attirer vers le fond, mais il arrivait toujours à se dérober et à retourner mon attaque contre moi.
Le soleil avait continué sa course, ne s'arrêtant qu'une seconde pour sourire à nos jeux, et mon estomac criait famine. Il devait être près de deux heures de l'après-midi, et je n'avais rien mangé depuis sept heures du matin ! Fatigués, nous nous sommes laissés porter par l'eau, bras et jambes écartés pour ne pas couler. Dix minutes passèrent, et je m'étais absorbée dans la contemplation du ciel. Des nuages cotonneux glissaient là-haut, et je m'amusais à y chercher des animaux, des visages, des formes.
- Regarde ! ce gros nuage, là, il ressemble à un lapin !
- C'est vrai, il ne lui manque que l'étincelle dans les yeux ! Et celui-ci, on dirait une feuille de chêne !
- Oui ! c'est marrant, regarde, celui tout à gauche, à la limite des arbres, il ressemble comme deux gou...
- Alasiah ?
- ...ttes d'eau au tigre... de Kosta... Je...le vois, il est dans sa cage. Il regarde... Le ciel. Il me voit ! Bon sang, Izrun ! Il me voit ! Il m'appelle ! Comment... ?
- Calme-toi Alasiah ! Raconte-moi ce qui s'est passé à Kosta. C'est quoi cette histoire de tigre ?
Je lui ai relaté ma rencontre avec le tigre, et j'ai insisté sur ce que j'ai ressenti. L'éclat de mes yeux n'était pas dû qu'au soleil alors que j'expliquais tant bien que mal l'étrange regard que le tigre blanc et moi avions échangé.
Nous étions sortis de l'eau et le temps commençait à refroidir, malgré l'heure encore raisonnable. Izrun a vu mon frissonnement et s'est levé d'un bon.
- Quel manque de bon sens. Je parle alors que tu as froid. Rhabille-toi, je vais chercher un peu de bois et de quoi souper. Ne t'en fais pas, nous reparlerons lorsque tu te sentiras mieux.
- Merci, Izrun. Je ne sais pas ce que j'aurais fait si je ne t'avais pas trouvé... Ou si tu ne m'avais pas trouvée.
Il a ri puis s'est enfoncé en quelques secondes dans les bois. Plus un son n'a troublé le silence de la plaine, et j'ai pris conscience de ma situation. Une ado pauvre et sans aucun sous, perdue dans la forêt en compagnie d'un Glagsha, qui souhaite libérer un tigre qu'elle n'a vu qu'une fois, sans savoir pourquoi... Quel tableau je faisais !
Je me suis levée pour chercher ma robe, et une fois habillée, j'ai farfouillé dans mon sac à la recherche de mes vivres et j'ai sorti un petit paquet contenant une miche de pain, une minuscule motte de beurre, des olives, un bout de fromage doux et une pomme. Maigre festin ! Je n'étais partie que depuis quelques heures et j'avais déjà envie de viande, d'un lit bien chaud et d'un feu ronflant.
Izrun a exaucé ces v½ux et est réapparu à ce moment-là, une brassée de branches épaisses entourées par une liane sur le dos, et dans les mains, des racines, quelques fruits et... une chose molle qui pendouillait mollement sur son épaule.
- C'est quoi, sur ton épaule, Izrun ?
- Oh heu... un lapin... J'espère que ça ne te trouble pas de manger un lapin que je viens de...heu tuer ?
- Oh non ! J'ai vu plus d'une fois les cuisinières de la Demeure dépecer des lapins, étriper des volailles et farcir des dindes. Mais les lapins que nous mangions mesuraient moins de la moitié de la taille de celui-ci !
- Halkor sait prendre soin de ce qu'il renferme, répondit-il avec un sourire. Lorsque tu consommes les fruits d'Halkor, ils te nourrissent jusqu'à ce que tu sois rassasié sans jamais te peser.
Il s'est retiré avec le lapin là où je ne pouvais pas le voir, mais je m'étais étendue sur l'herbe encore tiède, les yeux fermés, je somnolais. Le feu a crépité et une lueur a traversé mes paupières. Peu de temps après, une odeur de viande me chatouillait les narines, et mon ventre criait plus fort que jamais.
- Par le Ciel j'ai trop faim ! je pourrais avaler un ours !
Il a rit, de bon c½ur, et je me suis jointe à ce rire. Peu à peu nous ne pouvions plus nous arrêter, et nos respirations haletantes procuraient au fou rire qui nous tenait un côté magique. Nous nous sommes écroulés de joie sur l'herbe et il m'a appris les étoiles, car le soir était enfin tombé. Le lapin avait fini de cuire à petit feu et Izrun avait préparé à coté quelques fruits pour nous mettre en appétit. Je ne pouvais m'empêcher de frissonner et je m'étais emmitouflée dans une veste. Le froid arrivait en même temps que le noir, mais Izrun ne semblait même pas les ressentir.
Nous avons mangé (le lapin était délicieux, doux et tendre), bu (l'eau claire du ruisseau) puis nous avons construit un petit abris, tapissé de feuilles et de mousse, à l'appui du rocher, pour nous endormir l'un près de l'autre dans un sentiment de bonheur et de sécurité.