Article ZERO

Article ZERO
Passage obligé, présentation personnelle & explication du pourquoi du blog et'ca

=> Dans un soucis d'anonymat les informations qui pourraient permettre l'identification de l'auteur sont censurées. Veuillez nous en excuser, mais c'est ça, les auteurs, ils ont besoin de protection. Alors au lieu de huer (oui je vous vois, vous, là dans le fond !), levez-vous et venez la prendre dans vos bras pour lui dire que vous l'aimez beaucoup !

*Raelyn*

17 Ans la p'tite Raelyn, 17 ans déjà, et elle commençait cette histoire il y a 2 ans !

Like : English, Dreams, Drawing, Books, Writing (sans déc'), and above all, She LOVES Her*...

DISlike : Dudes and stupid boys who just wanna have sex, or are unable to speak without horrible mistakes...
Aime pas non plus qu'on l'oblige à faire des choses, qu'on lui dis de faire des choses qu'elle sait pertinemment avoir à faire et qu'elle aurait faites sans qu'on lui demande...


Pour ce qui est de ce blog... Suite à une conversation avec Marine (Dédicasse Miss =p ) j'ai accepté de mettre une histoire en ligne, histoire de presque 100pages Word alors (134 à l'instant présent) et qui raconte un peu la vie que j'ai rêvée, que je rêve, et que je fais vivre à Alasiah.
Chose cocasse, j'ai envie de la dire, mais la plupart des noms que vous trouverez sur ce blog sont inventés par moi-même (sauf certains EVIDEMMENT). Je les ai majoritairement trouvés grâce à un jeu de scrabble en ligne appelé Popotamo, et qui lorsque je piochais mes lettres me créait parfois des prénoms assez mignons que je copiais vite sous mon récit pour pas les oublier. Du coup j'ai beaucoup trop de prénoms, et pas encore assez de personnages, il faut vite que j'en invente (rire [c'est un auto-rire, vous forcez pas hein])... Bon parenthèse fermée, je reviens à mon histoire...
En fait, je l'avoue, c'est presque de l'érotic fantasy au lieu de l'héroic que j'imaginais au départ. Là, vous vous dites "rholala seulement 16 ans et déjà déformée par la société qui banalise le sexe à tous les coins de rues". A quoi je réponds "Oui, certainement, mais c'est aussi le propre des adolescents que d'avoir des fantasmes et d'avoir besoin de les exprimer, ce que je fais dans ce texte. Je ne ressens aucune honte, j'ai un corps et des sentiments comme tout le monde, et si ça vous déplait, cliquez sur la jolie croix blanche sur rouge la haut...".
Capich pour everyone ?

Voualaaaaa
je crois qu'on peut commencer, non ?

PS: SENS INVERSE

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# Posté le samedi 01 mars 2008 10:41

Modifié le dimanche 30 novembre 2008 06:50

Chapitre -1-

Chapitre -1-
1.
Je m'appelle Alasiah. Je ne sais pas par quoi commencer, alors je fais avec ce que je sais. J'ai 15 ans et ma vie n'est pas des meilleures. Je me lève tôt, je me couche tard, je travaille douze heures par jour, beaucoup trop pour vivre correctement, et ce depuis mon âge le plus tendre. Cette vie que je mène, je ne l'ai pas choisie. J'ai été abandonnée à un an sur le seuil d'une porte. De toutes les portes de cette ville bienveillante, mes géniteurs ont choisis la seule à éviter. Celle des McDougall. Rien que leur nom m'insupporte. Les riches, les bourgeois, les nobles de la ville. Des gros lourdauds d'au moins 300 livres chacun, ronds comme des lards et gras comme des porcs. Riches et pingres, la pire espèce. Les McDougall sont plus méprisés que respectés pour leur argent. Kosta est une petite ville cossue mais bonne et généreuse, on dit d'elle que sur tout Nassa'Erin elle est l'une des villes les plus agréables. Nassa, ça veut dire Ouest, et Erin c'est la terre je crois. C'est ce que Sarah m'a expliqué mais elle n'a pas précisé en quelle langue c'était. Elle m'a aussi dit que le nord, on disait Djaho. Le sud c'est Soda, et l'est c'est Kita.
Donc, dans Kosta les gens sont gentils. Seuls les McDougall font exception à cette règle. Et c'est là que je suis tombée. Je pense que je ne dois ma vie qu'à l'envie de ces gros bourges d'afficher une servante de plus. Je n'étais pas battue, je n'étais pas violée, je n'étais pas délaissée, du moins pas avant mes douze ans. Au contraire, il semble que la chance m'ait souris au moins une fois. La gouvernante des McDougall était une femme simple et chaleureuse, avec un sourire qui m'a réconfortée bien des fois alors que l'un des enfants McDougall s'était méchamment moqué de moi. Elle s'appelait Sarah. Mais elle n'est plus de ce monde à présent, ou du moins de celui que je connais, et sa présence me manque énormément. Elle fut un temps une mère pour moi, et une institutrice. Grâce à elle, j'ai appris à lire et écrire. Chaque soir, soir après soir, elle m'apprenait, inlassablement. Je lui doit la vie autant que la connaissance. Et maintenant, elle est partie. Depuis, les McDougall ne se gênent plus. Pas souvent mais parfois quand même je me suis retrouvée dans la chambre. Sarah me protégeait, mais maintenant qu'elle n'est plus là ... Envolée vers un endroit inconnu de tous.

Un matin, le lendemain de mes douze ans, un mot était posé sur mes habits, à côté de deux livres en reliure de cuir. « Ma petite Alasiah, ne crois pas que je t'abandonne je t'en supplie. Il me faut laisser ce lieu que j'aime tant grâce à toi, et partir pour un endroit que je ne peux nommer ni situer. Je suis appelée, je ne sais pas pourquoi ni par qui, mais j'irai, car je sais que c'est ce que je dois faire.
Nous nous reverrons, cela aussi je le sais. Je t'aime énormément, petite Alasiah, et un jour viendra où tu seras plus grande qu'aucun d'entre nous. Tu feras de grandes choses, et nous nous retrouverons.
C'est une promesse.
Je t'aime, petite fille, courage, une Etoile veille sur toi.
Sarah. »
J'ai lu cette lettre d'adieu, je l'ai lue, relue, encore et encore, jusqu'à la connaître par c½ur, pour ne jamais l'oublier. Et je ne lui en voulais pas. J'ai beaucoup pleuré bien sûr, mais Sarah ne me mentirait jamais. Nous nous retrouverons.
Alors la vie a continué son cours, et j'ai plusieurs fois fait payer aux McDougall de m'offrir une vie pour leur seul intérêt. Je ne suis pas cuisinière mais je me suis une fois glissée dans la cuisine et j'ai ajouté quelques rats dans l'énorme soupière qui pendait sur le feu. Ce jour-là, les McDougall recevaient un quelconque baron qu'ils désiraient acheter...Alors que la soupe venait à peine d'être servie, la femme du baron s'est évanouie dans une cri étouffé, car une patte de rat, bien reconnaissable, émergeait de son potage. Je n'ai pas pu cacher un sourire carnassier, cachée comme j'étais derrière la porte, mais personne n'était là pour le voir, sinon j'aurais laissé quelques orteils dans la cave des McDougall.
Leur cave...

Car ils ne sont pas que riches, ils sont aussi cruels. Peu de gens savent ce qui se cache dans les caves de cette villa. Moi, je le sais. Je n'ai pas fait exprès, mais un jour que je nettoyais l'escalier qui y mène, le seau est tombé d'une marche, a dégringolé et a stoppé sa course folle devant une porte. S'il n'y avait eu que cela, que cette chute débile, je serais presque heureuse de vivre ici, mais au moment où je récupérais ce seau, j'ai entendu un gémissement derrière la porte. Je suis restée pétrifiée trois bonnes minutes devant cet énorme battant de chêne massif, osant à peine respirer... Ce que j'ai découvert derrière me hante encore, certaines nuits d'orage. Des pinces, des chaînes, des piques et des crochets, d'affreux instruments de tortures. Des piloris, des os et des corps puants la douleur, des presses infâmes, des couteaux, des haches, des hallebardes, des épées, des sièges à clous, avec des lambeaux de tissus et de chair encore collés aux pointes. Des cages, suspendues ou souterraines, un nombre incalculable de fouets, et partout cette odeur affreuse. Je ne sais ce qui m'a pris, sursaut de courage ou grain de folie, mais je suis entrée dans cette salle (car c'était bien plus grand qu'une cave) et j'ai observé les corps. J'y ai reconnu l'un des miséreux qui, l'autre jour, de nombreux verres dans le nez, avait crié à la cantonade que les McDougall étaient de gros porcs gras. Tous les badauds avaient hurlé de rire, car ils ne se savaient pas surveillés (une personne sur 20 étant à la botte des McDougall...). Et ce tas informe, là, n'était-ce pas monsieur Jean, le palefrenier hardi qui avait affirmé qu'aucun cheval ne pourrait supporter le poids d'un McDougall ? Et cette ceinture, là, cette si belle ceinture de cuir aux motifs fins et clairs, n'était-ce pas celle de Cormac, notre mystérieux conteur, qui avait introduit dans l'une de ses histoires l'expression « Dougallien », en parlant de son cher et énorme cochon Bertram, dont tous les enfants chérissaient l'histoire ? Chacun d'eux avait mystérieusement disparu, et personne ne savait où, ni pourquoi. Personne n'avait fait le rapprochement, personne n'avait posé de questions, et ceux qui en avaient posé avaient disparu aussi. Cruels sont les hommes, mais les McDougall sont pires que des hommes, ils sont pires que des bêtes. Ce sont des montagnes de graisse, de terreur et de sadisme.
Mes orteils n'auraient pas fait long feu, comme vous le voyez. Mais peu importe. Trois ans que Sarah, ma jolie Sarah, s'en est allée là où je ne sais la rejoindre. Pour l'instant...

Voilà. Vous savez où j'habite, vous savez qui je suis, vous savez qui j'ai perdu. Ce que j'écris, je l'écris dans le premier livre posé sur la table. Je l'ai commencé longtemps après le départ de Sarah. Aujourd'hui, en fait. Parce que j'ai des projets, il faut que je les écrive et ce livre est destiné à vivre ma vie. Le second suivra, si je vis assez longtemps pour le remplir.


# Posté le samedi 01 mars 2008 11:09

Modifié le mardi 04 mars 2008 12:46

Chapitre -2-

Chapitre -2-
Comme je l'ai dit, cela fait trois ans que j'ai découvert le petit mot de Sarah, qui ne me quitte jamais. Je l'ai plié soigneusement et, le Ciel sait comment, j'ai fabriqué un petit pendentif grossier en argent, à base d'une des cuillères que j'ai volées. Il me protège et me guide depuis trois ans. Trois ans de souffrance, physique et morale. Les McDougall ont changés, ils ont perdus de l'argent même s'ils sont toujours les plus riches de Kosta. Ils ont maigris, même si cela ne se voit pas, leurs traits sont tirés et ... il y a de plus en plus de malheureux qui terminent leurs jours dans la Cave. Je peux citer tous leurs noms. Je dois laver les escaliers une fois par jour, et chaque fois je vais les voir, je vole un peu d'eau, un peu de pain et parfois quelques fruits. Ils ne me connaissent pas, je ne suis jamais vraiment sortie d'ici, mais chaque fois qu'ils me voient, ils semblent s'illuminer de l'intérieur, et une fois l'un d'eux a murmuré « une Etoile, ici ...». Un instant plus tard, un sourire pur sur les lèvres, il a soupiré et s'est éteint.
Plus tard j'ai entendu dire que les gens aux portes de la mort voyaient au-delà des apparences. Il s'appelait Marno, et l'image de son sourire restera toujours gravée dans ma mémoire, ainsi que ses paroles, « une Etoile, ici ... ». Etoile, comme Sarah avait dit dans sa lettre, une Etoile veille sur toi. Je suis sure que Marno a mis une majuscule à Etoile aussi. Il faudra que j'éclaircisse ce point plus tard car là, maintenant, tout de suite, je dois m'enfuir. Loin, très loin, aussi loin que je pourrai. J'ai entendu ... des choses. McDougall et sa femme, cette... énorme truie, ont parlé un soir dans leur lit, probablement avant d'enlacer leurs énormes corps dans ce qu'on appelle une étreinte amoureuse, et qui devraient être comparée à une danse de baleines. Voici ce que j'ai entendu :

« Quand même, on ne peut continuer ainsi ! Nos bourses sont percées, nos coffres sont vides, nos habits élimés et notre Maison se meurt ! Cela se voit, les gens jasent, et ils jasent bien. Ce qu'ils disent n'est pas faux... Dieu qu'allons-nous devenir ? »
« Nous deviendrons riches, voilà ce que nous deviendrons. Nous l'étions, puis tout a basculé je te l'accorde. Les barons, comptes et ducs que nous avions à la botte ont soudain changé d'avis, il me semble. Nous n'avons plus de bénéfices, et bien trop d'ennemis. J'ai l'impression que cette garce de Sarah a répandu moult rumeurs sur nous, chez nos connaissances et dans les villes... Elle me le payera, et que Dieu me punisse si je ne la tue pas avant de m'éteindre ! Mais j'ai encore un tour dans mon sac, une carte dans ma manche. Faire croire aux autres le contraire de la vérité est un atout majeur et, celui-là, ma jolie, rien ne pourra m'empêcher de l'utiliser, dussé-je pour cela tuer le Roi ! »
A l'appellation « jolie », je n'ai pu réprimer un fou rire et j'ai du en vitesse déguerpir, ratant ainsi un bout de la conversation. Mais ce qui est venu après me suffit amplement pour savoir que je n'ai plus rien à faire ici.
« Ecoute, chéri, écoute ce que j'ai à te dire car je ne le répèterai pas. Il faut se débarrasser de la petite. Tu l'as trop longtemps protégée, et Dieu sait pourquoi, car elle ne représente pour nous rien d'autre qu'un objet, de plaisir pour toi, de travail pour moi. Mais nous ne pouvons nous permettre de la laisser errer dans Kosta, elle répandrait sur nous mille calomnies et diffamations. Il faut l'éliminer, j'en suis d'avis, et j'espère que tu es du même ! »
« Mais enfin ma douce, ce n'est qu'une enfant, l'on ne peut tuer une enfant si tendre et si belle ! »
« Tu veux la garder pour toi n'est-ce pas ? Tu veux profiter de sa jeunesse, tant qu'elle vit encore ! Je sais ce que tu fais avec elle dans la chambre ! Mais c'est insensé, personne ne peut l'approcher, on lit dans ses yeux la force du tigre et je jurerais en voir sortir des éclairs quand je l'approche. Elle ne peut te résister car tu sais la menacer, la prendre par surprise. Je l'observe moi, parfois, je l'observe bien, et je vois les muscles saillir sous sa peau, des muscles quasi invisibles mais qui te briseraient en un moment de colère ! Et parfois j'ai l'impression qu'elle n'a pas qu'une force physique, mais aussi autre chose qui la rend plus forte encore.»
« Peu importe sa force, nous avons assez dans nos caves pour l'amadouer et la forcer au calme. Non, il ne faut pas la laisser partir... »
« Il le faut, triple gourde ! Elle attirera le malheur sur notre demeure ! Si tu ne le fais pas, je m'en chargerai, je l'écraserai, je la piétinerai, je la broierai et je te la ferai manger dans ton ragoût ! Gare, mon ami, gare à mes paroles, tu sais ce que je peux faire, tu sais ce qu'il y a dans la Cave ! »
Le McDougall semblait apeuré tout à coup, j'entendais des gémissements entrecoupés comme s'il ouvrait puis refermait la bouche sans pouvoir produire un son. Que faisait-elle, l'autre truie, dans la Cave, qui puisse effrayer son mari ? Etait-ce elle, la cause de toute cette douleur ? Elle, la manipulatrice de pinces ? Son mari semblait avoir retrouvé l'usage de la parole, car il a bégayé :
« ... Je ... Nous ... Tu dois avoir raison je... je vais la... Oui tu as raison il faut qu'elle ... Bien, je le ferai demain je... Si c'est ce que tu veux .... »
« C'est ce qu'il faut. »
Là, je me suis enfuie au plus vite dans la cuisine, courant d'ombre en ombre dans l'immense demeure, rassemblant mes maigres effets, préparant un sac de toile solide, quelques vêtements et le poignard nacré que j'ai dérobé dans la Cave. Je pense qu'il appartenait à Yamamba, la poissonnière. Qu'est-ce qu'elle avait bien pu oser sous-entendre pour se retrouver là ? Cette cave, j'y ai fait un dernier tour, abreuvant et nourrissant un peu les rescapés et volant les quelques objets de valeur. Le fameux poignard, la belle ceinture de Cormac, un fourreau adéquat pour le poignard que j'ai accroché à la ceinture et quelques bagues et bracelets, que je me suis empressée de fourrer entre 2 chaussettes. J'ai prié les dieux pour qu'ils protègent tous ces gens de la mort et de la douleur... Il y avait aussi une belle selle, mais je n'avais pas de monture et la porter serait trop encombrant. Je pense qu'elle était à Jean, qui n'est plus de ce monde à présent.
J'avais décidé de faire payer à McDougall ce qu'il m'avait fait subir, depuis trois ans, et à toute sa famille de porcs, depuis mon arrivée. J'ai mis du sucre sur les jambons mis à pendre dans le sellier, j'ai vidé un plein seau de sel dans la réserve d'eau potable et dans le puits de la cour, j'ai passé une semaine à attraper plus de vingt rats et à les séquestrer dans une petite cage. A mon grand étonnement, ils ne se sont aucunement battus et sont restés sagement, à attendre que je les libère... C'est étrange mais j'avais l'impression qu'ils me comprenaient ... Et j'ai aussi glissé des limaces dans leurs lits, cachés des crapauds dans leurs armoires et troué leurs tenues aux endroits les plus ... compromettants.
Je suis sûre qu'ils vont regretter les brimades physiques et morales, et moi je vais rire longtemps en imaginant leurs têtes, lorsqu'ils se glisseront dans leurs lits et sentiront sous leurs poids exploser les corps gluants.
J'ai relu une dernière fois le message de Sarah, écorné et un peu transparent, tant je l'ai serré dans mon poing quand McDougall... Plus qu'un mauvais souvenir maintenant. J'ai fait le tour de la maison, vérifiant que tout était prêt. Un dernier regard vers le hall, ses multiples portes, avant de refermer celle d'entrée sur mes talons, et m'ouvrir au monde et à ses merveilles.
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# Posté le lundi 03 mars 2008 12:40

Modifié le mardi 04 mars 2008 11:57

Chapitre -3-

Chapitre -3-
D'abord, il y a eu l'air. Pur, frais, doux et vivifiant. Fini l'air vicié des pets et des rots des McDougall, fini l'air enfumé des cuisines !
Ensuite, les sons. Plus le silence honteux de la demeure, plus les bruits furtifs des rats, maintenant personne ne se gêne pour rire ou pleurer !
Et enfin, les images. Des visages colorés, des habits bariolés et de nombreuses calèches dorées. Je me suis enfuie le jour du Carnaval, ce jour où on sort les plus beaux habits, les plus beaux chevaux, les plus belles parures. Ce jour où la ville bourdonne de mille sons et où mille odeurs vous effleurent les narines. J'ai découvert la ville sous ses plus beaux atours, ceux que Sarah m'a décrits tant de fois. Les façades des maisons avaient été nettoyées, récurées et reblanchies à la chaux. Qu'importe qu'il faille le refaire 3 jours plus tard ! On avait balayé les rues et les avenues, repeint les fenêtres et placés fleurs et arbustes sur leurs bords. Certains habitants avaient même rehaussé leur amour pour la fête en peignant sur leurs murs des sourires et des gens dansant, ou simplement des taches de couleurs vives. Contraste total entre les murs gris et froids de la Demeure. Alors c'est ça la liberté ? C'est beau, mais est-on vraiment libre ? Un jour de Carnaval tout est beau après tout... Je dois avoir confiance en mon Destin.

Alors j'ai marché, j'ai flâné et j'ai rempli mon cerveau de toutes ces images délicieuses. Un enfant léchant une sucette, sa petite s½ur à la main. Leurs yeux ébahis devant les couleurs.
Un chiot amoureux léchant la main de la petite fille. Le propriétaire du chien, l'observant en souriant. La femme du propriétaire, la main posée sur l'épaule de son mari.
Une rue plus loin, c'était une troupe de gamins, des ballons attachés aux poignets, qui observaient de loin les roulottes des gens du cirque. Et quelles roulottes ! Couleurs éclatantes, fleurs rayonnantes, reflets mordorés. Je n'avais jamais vu tant de choses aussi propres à m'émerveiller ! Je me suis approchée, j'étais fascinée. J'ai contourné les roulottes, je les ai inscrites à jamais dans ma mémoire. Après quelques mètres encore, je suis tombée sur les cages des animaux et là, une bande de gens tentaient d'amener un tigre dans la sienne. Ils étaient munis de bâtons et de cordes qu'ils faisaient siffler autour de la tête magnifique de ce tigre furieux. Brutes ! De tout ce que j'avais vu alors, depuis les quelques minutes à peine que j'étais dehors, ce tigre a été la plus belle, et ces hommes indignes osaient vouloir le contrôler ! Il était d'un blanc de neige, très pur, et les fines rayures noires qui ponctuaient sa fourrure étaient du noir le plus profond possible. « Le blanc des étoiles et le noir de l'univers » ai-je pensé alors. Etrangement, je me suis comparée au tigre et j'ai remarqué que nous étions semblables, bizarrement semblables. Je me suis avancée, je suis entrée dans le champ de vision du tigre et il a arrêté de grogner, de montrer les crocs. Ses oreilles se sont soudain redressées, il semblait curieux, intéressé, et son regard dans le mien... c'était comme être foudroyée. Les gens autour ont lentement tourné leurs têtes vers moi, et j'ai vu dans leurs yeux l'étonnement, du moins je l'ai deviné, car je n'étais pas moi-même. J'étais enveloppée de vide, comme dans un cocon. Le tigre avait les yeux flamboyants, comme un brasier, comme mille étoiles ! Ma bouche s'est entrouverte et je me suis arrêtée, à deux mètres du tigre. Plus tard, on m'a dit qu'à ce moment, mes yeux brillaient autant que ceux du félin et que les gens présents ont tous vu à quel point nous nous ressemblions. D'une voix que je n'ai pas reconnue, je leur ai ordonné de le libérer, mais ils ont refusé. Je les ai tous regardé, les uns après les autres, droit dans les yeux. L'un d'eux a fait un pas en arrière involontairement, comme si je l'avais menacé de mon poing. Celui qui semblait le plus grand et le plus rustaud m'a renvoyé mon regard, mais je n'ai pas cédé, et il a baissé les yeux en rougissant. Je ne me sentais pas moi-même, mais quelqu'un de plus... de plus grand, de respectable, quelqu'un dont l'avis importe. Le comportement du tigre m'avait convaincue qu'effectivement, je n'étais pas cette Alasiah, petite et timide bien que forte et franche en certaines occasions, que j'avais toujours connue. J'ai tourné les talons, promettant intérieurement à ces brutes qu'elles le payeraient, bien que je ne savais pas encore comment, ni pourquoi j'étais dans un tel état de fureur, presque de haine.
Je bouillais d'une telle rage que je n'ai pas compris comment j'étais arrivée à l'orée de la Forêt de Halkor. Cette forêt, Sarah m'en avait longtemps conté les mérites et les terreurs, du plus petit vers au plus grand Glagsha, ces rejetons d'une lignée royale tarée jusqu'à la moelle par des mariages incestueux.
Depuis des lustres, les membres de la cour se liaient le temps d'une nuit, la nuit suivante se liant avec quelqu'un d'autre, et ainsi de nuit en nuit, donnant naissance à des êtres difformes et monstrueux, et dans les meilleurs de cas, « seulement » fou. Notre roi, ce fameux roi que McDougall projetait de tuer, c'était Loaz. Celui-là était « seulement » fou et pas dangereux, de cette folie qui naît d'un amour malsain. Mais il était intouchable et sa folie arrangeait bien ses conseillers et autres serviteurs, qui dirigeaient le pays selon leur bon vouloi. Ainsi, le pays sombrait dans la débauche depuis des lustres, mais personne ne pouvait rien y faire.
Parfois, Sarah me disait qu'elle avait l'impression que le roi Loaz n'était qu'un pauvre pantin manipulé par sa propre famille, et que l'histoire des Glagshas n'était pas nette. Elle ne pensait pas si bien dire !
Donc, dans la forêt régnaient les Glagshas, et personne n'aurait remis leur pouvoir en question. A quoi bon d'ailleurs ? Ils n'attaquaient pas les hommes, se nourrissaient du gibier sans l'épuiser, vivaient au plus profond de Halkor, si loin que les plus jeunes doutaient de leur existence.
Mais Halkor recèle aussi des milliers de plantes médicinales, de races d'animaux, d'arbres et de minerais. Les plus valeureux d'entre nous se sont parfois aventurés jusqu'à douze lieues dans Halkor, et ils en sont revenus changés, transformés. Ils étaient plus calmes, mais de ce calme tranquille qu'a la mer. En apparence, elle est plane mais les courants marins ne cessent de remuer ses entrailles. Dans leurs yeux on lisait une force tranquille aux aguets. Souvent, ils ramenaient des profondeurs connues de Halkor des trésors, des cristaux, des fossiles, du bois précieux ou des squelettes étranges, d'animaux aux pattes pourvues de griffes d'au moins vingt centimètres et d'os épais et lourds, ce qui laissait deviner l'imposante masse de ces bêtes.
Cette forêt qui avant me terrorisait, pleine de silence et de secrets, aujourd'hui m'appelait, m'invitait à la visiter, à la toucher, la sentir, la goûter.
J'ai fait un pas, comme hypnotisée par les ombres, puis un autre, et un autre, et encore un autre. Pendant dix bonnes minutes, j'ai marché ainsi, lentement. Je sentais au plus profond de mon être se révéler peu à peu qui j'étais, comme une visite dans les abysses de mon esprit. Pas étonnant que les hommes qui en étaient revenus soient si paisibles mais si forts. Ils avaient voyagé des jours entiers dans cette forêt qui semblait inciter à la méditation.
Soudain, je me suis arrêtée net.
J'étais observée. J'ai scruté les sous-bois, le sol et les souches pourries, mais je ne voyais rien que des sous-bois, du sol et des souches pourries. Etrange ... La sensation persistant, j'ai levé mon regard, et ce que j'ai vu m'a coupé le souffle. Etait-ce quelqu'un ou quelque chose ? Un corps humain, musclé et imposant, se tenait à croupis sur une branche aussi épaisse que son torse, une main posée entre ses pieds nus et l'autre sur le tronc de l'arbre. Il était vêtu d'un pagne noué à la taille, de couleur indéfinissable... Les cheveux ramenés derrière la tête par un bandeau de cuir, dévoilant un visage anguleux, un nez droit et une bouche aux traits fins, et des yeux, comme deux flammes de bougies cernées de rouges ! Un Glagsha ! Ici, alors que je n'avais pas parcouru plus d'un mile ! Je l'ai observé, attentivement. Il était armé d'un arc et d'un carquois plein, ainsi que d'un couteau de chasse à la cheville. Comment pouvait-on affirmer qu'ils étaient moins intelligents que les hommes ? Dans ses yeux rougeoyaient deux braises d'intelligence comme je n'en avais jamais vu chez personne.
D'une voix moins tremblante que je ne le craignais, j'ai prononcé les mots de bienvenues que j'estimais les plus simples.
- Salut à toi, Etre de la Forêt.
- Salut à toi, Gente Dame. Que viens-tu faire dans cette forêt, maudite par les tiens ?
- Il est vrai qu'elle est maudite par certains, mais ceux-là sont bien bêtes et ne savent pas ce qu'il faudrait savoir avant de juger quoi que ce soit. Je ne fais pas partie de cette catégorie. Mon nom est Alasiah, fille d'une inconnue. Quant à ce que je fais ici ma foi, je n'en sais pas plus que toi. Je me suis sentie appelée par les ombres des arbres, alors j'ai suivi mes pieds, depuis une dizaine de minutes.
Il semblait me peser, m'évaluer, cherchant mes failles et mes forces, mais au son de ma voix et en entendant mon nom, il parut se détendre. Il parlait d'une voix sonore et profonde, bien que douce et agréable. Je me suis surprise plus d'une fois, durant cet entretien, à me laisser bercer par les modulations qu'il formulait.
- Mon nom à moi est Izrun. Je suis le fils de Shibayu, chef de la tribu des Glagshas de la Source Claire. Il est déjà étrange de voir un homme pénétrer ici, encore plus une dame qui se dit appelée par les ombres. Si tu as confiance en moi, ce qui me semble être le cas, je veux bien te raccompagner jusqu'à l'orée de Halkor, du côté des hommes.
- C'est que ... Pas que ta proposition me déplaise, Izrun fils de Shibayu, mais j'ai la sensation de devoir faire quelque chose ici, bien que comme je te l'ai dit je ne saisi pas vraiment quoi. Si tu acceptes, je serais heureuse de m'instruire un instant à tes côtés sans pour autant m'en aller. Je crois que j'ai beaucoup à apprendre, autant pour moi que pour mon peuple.
Il a réfléchit à ma proposition, pesant le pour et le contre.
- C'est d'accord, Dame Alasiah. Suis-moi, je vais te montrer un peu de Halkor.
- Merci, Izrun, mais s'il te plait appelle-moi Alasiah, le « dame » me gêne, car là ou j'habitais avant je n'étais rien de plus qu'un objet.
Il m'a regardée, d'un regard étrange, comme si quelque chose lui échappait.
- J'accepte cette remarque, mais il me semble que t'appeler « dame » te convient très bien. Les gens chez qui tu vivais devaient être aveugles pour te considérer ainsi.
- Ils étaient cruels... C'est pourquoi je suis ici. Je me suis enfuie de là-bas et j'espère ne jamais revoir l'un de leurs visages gras sur ma route, hormis peut-être le jour où je leur ferai payer ce qu'ils m'ont fait subir.
Les mots sont sortis seuls, et j'ai relevé le menton, une lueur de rébellion dans les yeux.
- On sent en toi de la force...
Il a semblé réfléchir un instant, ses yeux collés aux miens.
- Mais viens, suis-moi.
Il a fait alors un geste qui m'a prouvé, si j'avais encore besoin de preuve) que, non, les Glagshas ne sont pas des bêtes, et encore moins les fils dingos d'une lignée tordue : il m'a tendu la main. J'ai souris, j'ai marché vers lui et j'ai glissé ma paume dans la sienne, qui était douce et forte.
Nous avons marché en silence près de quinze minutes, et rien dans le paysage ne changeait. Puis nous avons débouché dans une clairière accueillante, où s'écoulait joyeusement un petit ruisseau d'eau claire, bordé de fleurs et de galets. Izrun m'a menée au bord du ruisseau, là où il formait un petit bassin naturel, d'environ trois mètres de diamètre et deux de profondeur. Le liquide était tellement pur que l'on distinguait les pierres dans le fond, et les petites flèches argentées qui parfois traversaient les eaux.
Il s'est installé confortablement au bord de la source et m'a invitée à faire pareil, avant de prendre une inspiration et se mettre à parler.
De sa voix profonde, il m'a raconté l'histoire des Glagshas.

Les humains pensaient depuis toujours que les Glagshas étaient les « rejetons dingos d'une lignée tordue », cette suggestion s'étant transformée en affirmation depuis bien des siècles. Cependant, ils étaient loin de la vérité. Les Glagshas avaient supporté l'insulte, mais ils avaient toujours su pertinemment qui ils étaient et plus ou moins d'où ils venaient.
Bien avant que les hommes ne naissent, ils existaient déjà. Du plus loin que remontent leurs souvenirs, il n'y avait toujours eut qu'eux sur Kali'Erin. Ils avaient toujours vécu en harmonie avec la nature, la respectant, la choyant, veillant sur elle autant qu'elle sur eux. Ils étaient nombreux, avant que les Autres débarquent. Il y avait des tribus, des clans dans ces tribus et des bandes dans ces clans. Quelques batailles, un nombre minimal de morts, car les Glagshas n'aiment pas la violence bien qu'étant d'habiles guerriers. Depuis toujours, ils vivaient en paix.
Puis les Autres sont arrivés. Avant, ce n'était que des singes un peu intelligents, qui au lieu de rester dans les arbres, se mirent à marcher sur deux pattes. Au fil des siècles, ils ont évolués, devenant droits et forts, mais barbares et cruels jusqu'à être paranoïaques. Quelque part dans leur cerveau naquit un peu d'intelligence, et ils commencèrent à bâtir des huttes, à tisser, à chasser et à cultiver.
- Nous n'éprouvions pas le besoin de les chasser, continua Izrun, mais ce sont eux qui s'en sont chargés. Depuis qu'ils en étaient descendus, ils avaient une peur bleue des arbres. Nous y grimpions parfois pour le plaisir de les voir hurler de terreur et brandir leurs armes de pierre et de bois.
Ils n'avaient jamais vraiment été pacifiques, mais un jour, près de mille siècles après leur descente des arbres, ils sont devenus carrément agressifs.
Ils ont fait des incursions dans nos havres de paix, brûlant nos Arbres et volant nos troupeaux.
Nous avons riposté, notre tactique militaire étant plus évoluée que la leur et nos armes bien plus puissantes, nous les avons repoussés, encore et encore, jusqu'à les retrancher totalement dans leur dernier rempart. Notre façon de penser nous interdisait de leur ôter la vie, pour nous ils n'étaient rien que des singes.
Mais ils apprenaient vite et alors que nous pensions leur avoir fait comprendre qu'ils ne pourraient pas nous chasser, ils ont porté une attaque fulgurante à nos défenses bien des siècles d'évolution après.
Nous ne voulions pas subir de pertes, ni en faire subir, alors nous sommes partis, loin, dans la forêt qui depuis se nomme Halkor, en souvenir des Autres qui avaient choisi de nous bannir, alors que notre chef Halkor leur offrait la paix. Depuis nous vivons ici, reculés de tous et nous en sommes heureux.
Quelques fois les plus courageux d'entre nous traversent la forêt et observent les hommes, des semaines durant, afin de nous tenir au courant de leur évolution.
Nous avons découvert à quel point notre retraite dans Halkor les a rendus arrogants et imbus d'eux-mêmes. Ils avaient oublié jusqu'à notre existence mais dans leurs mémoires persistait le souvenir d'une victoire épatante contre des « grandes choses poilues et horribles, tuant pour le plaisir et se mangeant entre eux ».
- Ils ne pensent quand même pas que vous êtes cannibales ? ai-je demandé, outrée.
Izrun m'a regardée de travers comme pour voir si je plaisantais, mais il a bien vu que j'étais sérieuse et a eu un petit sourire malheureux avant de répondre :
- Oh que si ils le pensent, ils en sont même persuadés, cela rend leur « victoire » encore plus pimpante.
- Mais c'est entièrement faux ! et jamais je n'avais entendu parler de cette victoire, alors que les gens que je servais étaient vraiment du genre à se vanter pour avoir écrasé malencontreusement un scarabée. Sois certain, Izrun, qu'avant de te voir tout ce que je pensais sur les Glagshas était votre apparence physique, et le fait que certains vous considèrent comme dénués d'intelligence. Mais je t'ai vu et tout ce qu'on a pu me raconter c'est envolé.
Il a tourné la tête vers moi et m'a souris, un sourire plein de reconnaissance cette fois. Il avait parlé longtemps, et le soleil maintenant était presque au zénith. J'avais chaud sous mes jupons, tout élimés qu'ils soient, et je n'aspirais plus qu'à plonger dans le petit bassin d'eau claire qui semblait m'appeler. Mon front était moite et mes pieds coincés dans les bottes de Sarah, très utiles lors des longues marches mais extrêmement inconfortables. Parlant avant même d'avoir songé le faire, j'ai formulé mon désir haut et fort.
- Si je me baigne, tu ne regarderas pas, Izrun ?
- Si tu te baignes, Alasiah, je me baignerai aussi. Pas besoin d'avoir peur, la nudité n'est pas nécessaire et te voir ne me trouble nullement, n'aie crainte.
- D'accord, mais ne regarde pas lorsque je me changerai, s'il te plait, que j'aie rien qu'un semblant d'intimité.
Un rire a secoué nos corps et nous avons couru vers le bassin. Je me suis cachée derrière un rocher qui le surplombait, et j'ai ôté ma robe, prenant soin de garder mes sous-vêtements. J'ai jeté un coup d'½il à Izrun, qui s'était assis au bord du bassin, me tournant le dos très poliment. J'ai commencé par courrir vers le bassin mais un sentiment de gêne m'a envahie. Pourquoi douter d'Izrun ? Alors j'ai marché tranquillement vers l'eau, ai trempé mes doigts de pieds dedans puis ai plongé. La sensation était délicieuse. Après la chaleur de ma robe et l'incommodité de mes bottes, la caresse de l'eau sur ma peau me procurait un confort infini. J'ai fait quelques brasses, Sarah m'avait aussi appris à nager dans l'immense bain des McDougall.
Un léger éclaboussement derrière moi m'a annoncé l'arrivée d'Izrun et je ne m'en sentis nullement gênée, ce qui m'a étonnée.
Je l'ai regardé évoluer dans l'eau, vraiment à l'aise, son pagne flottant légèrement autour de ses cuisses. Il a glissé vers moi et m'a souris.
- C'est agréable, n'est-ce pas ? Cet endroit est mon havre de paix. Chaque fois que je suis tourmenté, je viens ici, et je trouve toujours la solution à mes problèmes.
- Oui, c'est une bonne place pour réfléchir. J'ai l'impression que je pourrais y rester des jours entiers sans jamais avoir envie de partir.
Je lui ai rendu son sourire puis ai nagé encore, et encore, gouttant chaque instant. Sans nous en rendre compte nous avons commencé à jouer ensemble, projetant des giclées d'eau sur le visage de l'autre pour après s'enfuir sous la surface et échapper à la riposte. Izrun plongeait dans mon dos pour me tirer par les pieds, et lorsque j'avais repris une bouffée d'air, je battais des pieds juste sous son nez pour l'asperger encore. Je sautais littéralement sur ses épaules pour l'attirer vers le fond, mais il arrivait toujours à se dérober et à retourner mon attaque contre moi.
Le soleil avait continué sa course, ne s'arrêtant qu'une seconde pour sourire à nos jeux, et mon estomac criait famine. Il devait être près de deux heures de l'après-midi, et je n'avais rien mangé depuis sept heures du matin ! Fatigués, nous nous sommes laissés porter par l'eau, bras et jambes écartés pour ne pas couler. Dix minutes passèrent, et je m'étais absorbée dans la contemplation du ciel. Des nuages cotonneux glissaient là-haut, et je m'amusais à y chercher des animaux, des visages, des formes.
- Regarde ! ce gros nuage, là, il ressemble à un lapin !
- C'est vrai, il ne lui manque que l'étincelle dans les yeux ! Et celui-ci, on dirait une feuille de chêne !
- Oui ! c'est marrant, regarde, celui tout à gauche, à la limite des arbres, il ressemble comme deux gou...
- Alasiah ?
- ...ttes d'eau au tigre... de Kosta... Je...le vois, il est dans sa cage. Il regarde... Le ciel. Il me voit ! Bon sang, Izrun ! Il me voit ! Il m'appelle ! Comment... ?
- Calme-toi Alasiah ! Raconte-moi ce qui s'est passé à Kosta. C'est quoi cette histoire de tigre ?
Je lui ai relaté ma rencontre avec le tigre, et j'ai insisté sur ce que j'ai ressenti. L'éclat de mes yeux n'était pas dû qu'au soleil alors que j'expliquais tant bien que mal l'étrange regard que le tigre blanc et moi avions échangé.
Nous étions sortis de l'eau et le temps commençait à refroidir, malgré l'heure encore raisonnable. Izrun a vu mon frissonnement et s'est levé d'un bon.
- Quel manque de bon sens. Je parle alors que tu as froid. Rhabille-toi, je vais chercher un peu de bois et de quoi souper. Ne t'en fais pas, nous reparlerons lorsque tu te sentiras mieux.
- Merci, Izrun. Je ne sais pas ce que j'aurais fait si je ne t'avais pas trouvé... Ou si tu ne m'avais pas trouvée.
Il a ri puis s'est enfoncé en quelques secondes dans les bois. Plus un son n'a troublé le silence de la plaine, et j'ai pris conscience de ma situation. Une ado pauvre et sans aucun sous, perdue dans la forêt en compagnie d'un Glagsha, qui souhaite libérer un tigre qu'elle n'a vu qu'une fois, sans savoir pourquoi... Quel tableau je faisais !
Je me suis levée pour chercher ma robe, et une fois habillée, j'ai farfouillé dans mon sac à la recherche de mes vivres et j'ai sorti un petit paquet contenant une miche de pain, une minuscule motte de beurre, des olives, un bout de fromage doux et une pomme. Maigre festin ! Je n'étais partie que depuis quelques heures et j'avais déjà envie de viande, d'un lit bien chaud et d'un feu ronflant.
Izrun a exaucé ces v½ux et est réapparu à ce moment-là, une brassée de branches épaisses entourées par une liane sur le dos, et dans les mains, des racines, quelques fruits et... une chose molle qui pendouillait mollement sur son épaule.
- C'est quoi, sur ton épaule, Izrun ?
- Oh heu... un lapin... J'espère que ça ne te trouble pas de manger un lapin que je viens de...heu tuer ?
- Oh non ! J'ai vu plus d'une fois les cuisinières de la Demeure dépecer des lapins, étriper des volailles et farcir des dindes. Mais les lapins que nous mangions mesuraient moins de la moitié de la taille de celui-ci !
- Halkor sait prendre soin de ce qu'il renferme, répondit-il avec un sourire. Lorsque tu consommes les fruits d'Halkor, ils te nourrissent jusqu'à ce que tu sois rassasié sans jamais te peser.
Il s'est retiré avec le lapin là où je ne pouvais pas le voir, mais je m'étais étendue sur l'herbe encore tiède, les yeux fermés, je somnolais. Le feu a crépité et une lueur a traversé mes paupières. Peu de temps après, une odeur de viande me chatouillait les narines, et mon ventre criait plus fort que jamais.
- Par le Ciel j'ai trop faim ! je pourrais avaler un ours !
Il a rit, de bon c½ur, et je me suis jointe à ce rire. Peu à peu nous ne pouvions plus nous arrêter, et nos respirations haletantes procuraient au fou rire qui nous tenait un côté magique. Nous nous sommes écroulés de joie sur l'herbe et il m'a appris les étoiles, car le soir était enfin tombé. Le lapin avait fini de cuire à petit feu et Izrun avait préparé à coté quelques fruits pour nous mettre en appétit. Je ne pouvais m'empêcher de frissonner et je m'étais emmitouflée dans une veste. Le froid arrivait en même temps que le noir, mais Izrun ne semblait même pas les ressentir.
Nous avons mangé (le lapin était délicieux, doux et tendre), bu (l'eau claire du ruisseau) puis nous avons construit un petit abris, tapissé de feuilles et de mousse, à l'appui du rocher, pour nous endormir l'un près de l'autre dans un sentiment de bonheur et de sécurité.

# Posté le mercredi 05 mars 2008 13:09

Chapitre -4-

Chapitre -4-
Le lendemain matin, trop tôt pour déjà me lever, j'étais blottie contre Izrun et il avait passé un bras protecteur autour de mes épaules. J'ai souris et je me suis rendormie.
Quelques heures plus tard, c'est Izrun qui s'est réveillé et a récupéré son bras qui me couvrait encore. Un petit sourire gêné s'est glissé sur ses lèvres et il s'est levé. Son mouvement m'a réveillée moi aussi, et lorsque je me suis dressée sur mes deux pieds, il était à genoux devant le bassin d'eau pure, s'aspergeant le visage. J'ai fait pareil puis il m'a raccompagnée jusqu'à Kosta. Le long du chemin, j'ai eu l'impression de sortir d'un rêve, pendant qu'il me parlait de sa vie avec Halkor. J'ai appris le nom de quelques plantes, quelques arbres et quelques animaux, et nous avons rit en voyant décamper maladroitement devant nous un petit marcassin pataud.
Arrivés à la lisière de la forêt, là où les bruits de la ville en pleine effervescence effrayaient les animaux, nous nous sommes arrêtés, face à face, un peu gênés.
- Izrun... Merci pour tout. Je voudrais qu'on ne s'oublie pas, je voudrais qu'on reste amis je...
- Alasiah, tu reviendras ici, dans peu de temps, tu verras. De toute façon, je resterai là pour toi quoi qu'il arrive.
L'instant d'après, ses lèvres ont effleuré le coin droit des miennes, ses mains ont serrés ma main droite et y ont glissé quelque chose.
J'ai eu le temps de le regarder me sourire, puis il a disparu dans les bois, aussi rapidement que quand il est allé chercher à manger, l'autre soir.
Dans ma main, il y avait un bout de boit d'environ cinq centimètres de long sur trois de large, avec, gravé au centre, un ½il de félin, teinté de bleu vert pour l'iris et de noir pour la pupille. Dans cet ½il, c'est celui du tigre blanc que j'ai vu.
- Oh Izrun ! Merci ! ai-je murmuré.
Puis j'ai regardé vers la ville, vers mon monde et ce qu'il recelait. Attendant midi, pour que les rues se vident, j'ai observé le visage des gens et j'ai été troublée d'y voir de la tristesse, de l'accablement. Que s'était-il passé pour que tous ces visages reflètent la même chose ?
Lorsque le nombre de passants est passé de dix à une toutes les dix minutes, je suis sortie du couvert des arbres et, après un dernier regard pour Halkor, je me suis avancée vers le cirque. Je voyais au loin la pointe dorée du chapiteau surmonter les maisons de Kosta, et ce n'est que grâce à cette flèche que j'ai pu retrouver mon chemin. Je me sentais déjà un peu plus libre que la veille, mais j'avais toujours peur de croiser l'un ou l'autre des McDougall, perché sur un palanquin que soutient difficilement une demi-douzaine de porteurs en sueur qui jurent intérieurement sous le poids de leur maître. Mais je n'ai pas eu cette malchance et je suis arrivée sans dommage autre que mon mal de pieds (fichues bottes !). Quelle ne fut pas ma surprise en voyant le regard que me jetaient les gens du cirque ! Peur, crainte, dégoût et doute dans les regards de ceux présents hier, j'avais l'impression d'être une énorme limace particulièrement baveuse et gluante. Peu à peu, ils se sont groupés derrière moi, m'invectivant de loin, certains me menaçant du poing et d'autres me lançant des cailloux, mais aucun ne m'atteignait. Je marchais la tête haute, mais la gorge et les poings serrés, dans les poches de ma robe. Dans ma main droite, l'½il de bois offert par Izrun devait se sentir un peu à l'étroit.
Après ce qui m'a semblé des heures j'ai atteint la plus grosse et la plus belle des roulottes, qui semblait surchargée de froufrous et de babioles. Les gens s'étaient dispersés, sauf quelques enfants qui me regardaient avec de grands yeux curieux.
Je me suis avancée vers eux, et ils se sont dispersés en criant joyeusement. Tous, sauf deux. Une petite fille et son petit frère qui la tenait par sa petite main. J'ai reconnu en eux les deux enfants qui regardaient le carnaval, le premier jour de ma fuite. Avec le petit chiot qui léchait la main de la fillette. Leurs yeux se sont ouverts d'avantage et quand j'ai vu le garçon, guère plus grand que trois pommes, brandir ses poings tremblants, je n'ai pu réprimer un petit hoquet d'étonnement.
- Hé ! Arrête, je ne vais pas te faire de mal, Pourquoi tu lèves tes poings ?
- Parce que tu es dangereuse !
- Mais je n'ai jamais rien fait à personne !
- Si ! Hier, je t'ai vue, avec le tigre. Il a arrêté de bouger quand il t'a vue, mais toi t'étais plus là pour voir ce qu'il a fait après. Il a montré les crocs et tout le monde a pensé qu'il allait nous arracher la tête. Il a couru dans tous les sens possibles, pour essayer de te suivre, sa queue battait l'air comme une branche et un de nos chiens l'a eue en plein dans le museau. Il s'est écroulé sur place, assommé !
- A ce point-là...
Maintenant qu'il avait commencé, le petit semblait ne plus pouvoir s'arrêter. Il avait baissé les poings et sa petite s½ur penchait la tête derrière lui pour me voir.
- Et après, pendant dix minutes, les hommes ont bataillé pour le mettre dans sa cage. Ils étaient bien douze autour du tigre, et ils ont tous eu droit à des coups et des griffes ! Et quand enfin il est entré dans sa cage, il s'est jeté sur les barreaux et les a déformé sans avoir la moindre bosse ou égratu... égrati... égra...
- Egratignure...
- Oui, alors que les barreaux eux sont tous tordus. Les gens ont peur maintenant, ils pensent qu'il est le Diable, c'est pour ça qu'ils tirent la tronche, ils ont la trouille du tigre.
- Et que vont-ils en faire ?
- Ils ont décidé de le tuer... Mais ils ne savent pas comment. I' tiennent un conseil pour le moment, dans la grosse roulotte, là, la grosse et moche. Mais i' veulent pas être dérangés !
Il avait crié la dernière phrase car je m'étais avancée vers la roulotte à grands pas. Je me suis arrêtée, je me suis retournée. Ils avaient l'air terrifiés que quelqu'un sache qu'ils m'avaient parlé.
- Je ne leur dirai rien sur vous, ne t'en fais pas. C'est quoi ton nom ?
- Moi c'est Gotenn...
- Et Moi c'est Relen !
La petite avait enfin ouvert la bouche et sa petite voix, qui ne tremblait pas et sonnait bien, m'a fait sourire.
- Et moi, c'est Alasiah. Merci, Gotenn, merci, Relen.
J'ai grimpé les trois marches qui précédaient la porte de la roulotte et je suis entrée sans frapper.
Tous les visages se sont tournés vers moi puis, à mon grand étonnement, se sont baissés immédiatement. J'ai jeté un coup d'½il rapide autour de la table qui semblait remplir tout l'espace, et j'ai reconnu l'homme qui m'avait rendu mon regard, lorsque j'ai vu le tigre pour la première fois. Il semblait être le chef, siégeant en bout de table, dans ses meilleurs habits.
A l'autre bout se tenait une dame étrange. Elle semblait âgée, mais pas vieille, son corps ne reflétait qu'une trentaine d'années alors que ses yeux portaient le poids du temps. Elle n'a pas baissé les yeux lorsque mon regard a croisé le sien, n'a pas cillé et n'a pas rougi. Elle m'a sourit... Et j'ai souris en retour. Enfin un peu de gentillesse ! De but en blanc, en masquant mon trouble, j'ai déclaré :
- Je viens prendre le tigre.
Ils m'ont regardée comme si j'étais une folle, mais chez certains j'ai vu de la reconnaissance, à peine une lueur, le temps d'un instant infime, si court que j'ai douté de l'avoir vu.
- Je crois qu'il ne va pas vous manquer beaucoup.
Le chef s'est levé. Sans doute que cette roulotte était la sienne, à voir le mauvais goût de ses habits, la décoration extérieure ne pouvait pas lui ressembler plus !
- Nous ne pouvons te donner notre tigre sans recevoir quelque chose en échange. Il nous cause des ennuis, certes, mais c'est le clou du spectacle. A lui seul, il remplit la moitié des gradins du chapiteau.
- Pour commencer, je suis jeune mais j'apprécierais qu'on me donne le respect qui m'est du, aussi je pense normal que vous me vouvoyiez comme je vous vouvoie. Ensuite, je me doute bien qu'il vous était très utile, mais les gens semblent maintenant en avoir peur comme du Diable, et je crois que s'il reste, il videra la moitié de vos gradins au lieu de les remplir.
Un sourire a flotté sur les lèvres de la dame, et les gens du conseil se parlèrent entre eux. Longtemps. Comment pouvaient-ils parler aussi longtemps ? Oui ou non, un mot à dire aurait suffit ! Mais non, ils papotèrent, en sirotant un jus d'ananas frais, un pichet de vin ou un verre d'eau fraîche sous mon nez. Ils me narguaient, mais au lieu de rester impassible, j'ai tiré une chaise après une minute et je m'y suis assise, de la position la plus arrogante que je connaisse.
- L'accueil laisse à désirer par ici. D'abord vous me tutoyez, ensuite vous me laissez mourir de soif, à quoi dois-je m'attendre ? Chez moi, dès que quelqu'un venait, qu'il soit ami ou ennemi, il se voyait offrir un rafraîchissement...
- Pourquoi t... vous ferions-nous bon accueil ? Vous venez pour nous enlever notre gagne-pain !
- Et vous, vous vous bornez à penser qu'il vous fait gagner de l'argent, mais comme je l'ai dit tantôt, il videra vos gradins si vous le gardez. Les gens savent, maintenant. Ouvrez les yeux, pensez à vos enfants et non à votre argent !
- Que viennent faire nos enfants là-dedans ?
- Vous savez, je ne m'y connais pas en tigre, mais la chasse, c'est instinctif...
Un murmure de terreur a froissé l'air et le chef, qui gardait ses yeux vrillés aux miens, a cillé plusieurs fois en se tordant inconsciemment les mains.
Ils n'avaient pas le choix, ils le savaient, mais n'étaient quand même pas décidés à se séparer du tigre, tout diabolique qu'il fut. Je ne voulais plus attendre. En accentuant la note de respect dans ma voix pour prononcer le « madame », je leur ai posé un ultimatum indirect qui ne leur a pas plus.
- Mes chers messieurs, et... madame, je vais attendre votre réponse. Je suis près du tigre si vous me cherchez.
- Mais vous ne pouvez pas aller le voir ...
Il a fini dans un murmure inaudible lorsqu'il a sentit mon regard et celui de la dame sur lui.
Cette dame semblait tous les intimider au plus haut point, autant que je semblais les intimider, et autant qu'elle m'intimidait, moi.
Je suis sortie de la roulotte, puis je suis partie à la recherche de Gotenn et Relen. Ils n'étaient pas bien loin. Assis sur un tout petit rocher, ils observaient les roulottes et tout ce qui s'y passait. Ils ne m'ont pas vue arriver, mais je les ai appelé de loin et lorsque je les ai rejoints, ils souriaient. Je ne leur faisais plus peur, ce qui m'a fait grand plaisir.
- Je reviens du conseil, ils n'étaient pas contents de me voir, je crois que je leur ai même fait peur...
- Pas étonnant, ils sont tous forts et fiers mais y en a qui sont lâches, et c'qui reste est totalement idiot...
Relenn a dressé son petit menton pour donner son avis d'un ton ironique.
- En plus que ils aiment boire alors parfois ils sont tous patauds, et même qu'une fois j'ai fais un croche-patte au chef et il est tombé tout à plat comme une crêpe dans la boue...
Gotenn et sa petite s½ur se sont mis à rire à ce souvenir, Gotenn en rajoutant une couche avant de chercher à reprendre son souffle, en vain.
- Oui, il était tel'ment plein qu'il s'est relevé qu'après dix minutes.
Ils ont de nouveau éclaté de rire à la mention de ce détail, du rire des petits qui se moquent de ce qu'ils ne connaissent pas, et leur rire était tellement joyeux que je n'ai pas pu m'empêcher de rire moi aussi.
Lorsque nous avons enfin réussi à reprendre notre souffle, j'ai demandé où je pourrais trouver le tigre. Ils m'ont montré le chemin, et vraiment ils n'avaient plus peur du tout de moi. Une question restait à éclaircir.
- Est-ce que vous avez peur du tigre ?
C'est Relenn qui a répondu en première, confiante, et des étincelles dans les yeux.
- Moi je l'aime bien. Il est beau et il fait jamais de mal aux enfants ici.
- Moi aussi j'l'aime bien, mais s'il venait là tout de suite devant moi je courrais loin loin loin dans ma roulotte.
Ils étaient vraiment gentils. Encouragée par leur réponse, j'ai poussé la curiosité jusqu'à une dernière question, à laquelle ils ont d'abord répondu par un regard, avant que Relenn ne se prononce.
- Et si moi je venais avec lui, vous auriez peur encore ?
- Heu... Un p'tit peu quand même oui.
Je leur ai sourit et après avoir sauté de leur rocher, je suis partie vers le tigre, dans la direction que Gotenn m'avait indiquée. Après à peine quelques dizaines de mètres, j'ai entendu des cris et des rires cruels, accompagnés de feulements effrayants. Ma colère, qui s'était presque effacée depuis hier, a refait surface. Je me suis dirigée vers les cris et quand je suis arrivée, je me suis figée sur place bien que m'attendant à ce que j'allais voir.
Une demi-douzaine de gamins, munis de bâtons pointus, frappait le tigre entre les barreaux. Il grognait, montrait les crocs et fonçait sur les barreaux qui tremblaient, déjà pas mal tordus, mais les gamins ne cessaient de le harceler. Ah, ils étaient fiers d'oser toucher le tigre, certains d'être protégés par les barreaux qui tenaient courageusement bon.
Je bouillonnais littéralement et j'ai presque couru les derniers mètres. Un des gamins m'a vue, a crié et s'est enfui. Les autres se sont moqués de lui, puis m'ont aperçue et ont fait pareil. Le tigre tournait dans sa cage, sa queue fendait l'air. Il était sans conteste très énervé. En fait, il était totalement fou de rage. S'il avait pu sortir maintenant, il aurait déchiqueté un à un les gamins.
Essayer de le toucher maintenant aurait été stupide, alors j'ai tiré un gros tonneau jusque devant la cage, je me suis assise dessus, et j'ai attendu. Il a tourné, encore, grognant parfois, puis lentement il a fini par se calmer, respirer plus calmement. Il est venu près des barreaux et s'est couché tout contre, là ou moi j'étais. J'ai attendu un peu encore, puis j'ai posé ma main sur son flanc. Une explosion d'énergie pure a parcouru mon corps entier. J'ai senti courir dans mes veines une force colossale. Il a frémit autant que moi, mais j'ai continué à le caresser, sentant à chaque contact la décharge diminuer sans disparaître vraiment. Et il a commencé à ronronner, tout doucement d'abord, puis de plus en plus fort. Il s'est retourné sur le dos pour que je lui gratte le ventre, et c'est à ce moment-là que les hommes du conseil sont arrivés. Le tigre n'a pas bougé d'un pouce, ni moi non plus, en fait j'étais comme... en transe... Mais les hommes, eux, lorsqu'ils ont vu comment nous nous tenions, se sont arrêtés net, bouche bée. Seule la dame a continué à avancer vers nous et quand elle est passée à côté de nous, elle a murmuré
- Cette nuit, la roulotte blanche et noire, n'ait pas peur.
- Nous viendrons.
Et elle a continué sa route comme si de rien n'était. Dans son sillage, une fraîche odeur d'herbe coupée et de forêt. J'ai regardé les hommes, et j'ai été ravie de voir dans leurs yeux autant de peur que d'admiration. Gotenn et Relen se sont glissés entre eux, un gros sourire aux lèvres et m'ont fait un clin d'½il. Je leur ai souris en retour, puis j'ai parlé. Je ne leur laissais pas d'échappatoire. C'était ça, ou le ridicule de se faire voler un tigre juste sous leur nez.
- Vous avez une clé à me remettre.
Ils ont remués, visiblement gênés, puis l'un d'eux s'est avancé. Je ne l'avais pas vu au conseil et j'ai compris pourquoi. Il ne devait pas avoir plus de 18 ans, de près d'une tête plus grand que moi, trop jeune pour mériter une place dans la grosse roulotte. Ses cheveux étaient noirs, d'un noir de jais, et ses yeux étaient bleus, du bleu profond de celui qui aime regarder le ciel. Si intérieurement j'ai été plus que troublée par sa beauté, je n'en ai rien montré. Il a glissé sa main dans la poche du chef, en a sortit une clé étroite et longue, et me l'a lancée, avec un petit sourire en coin, puis est retourné parmi les hommes. Ils se sont écartés de lui, comme s'il avait touché un pestiféré, mais il n'a pas réagi.
J'ai ouvert la cage du tigre et j'y suis entrée. Il était toujours juché sur le dos et je l'ai caressé encore. Je lui ai murmuré à l'oreille que nous allions partir d'ici, aller dans la forêt où il rencontrerait Izrun, puis que nous irions dans la roulotte de la dame vers minuit.
Il a ouvert les yeux et s'est levé. Il était vraiment impressionnant, d'un blanc immaculé, il m'arrivait presqu'à la taille. Les hommes ont frissonné, certains ont reculé d'un pas. Nous sommes sortis de la cage et avons avancé, majestueusement, vers le conseil tremblant qui n'avait plus rien de sévère. Gotenn et Relen n'avaient pas tort !
Ils se sont vites effacés devant nous, et leur chef tremblait comme une feuille malgré son air rébarbatif. Lorsque je suis passée près du jeune homme, nos regards se sont croisés, et je lui ai fait un clin d'½il, et il m'a souri. Nous sommes passés sans encombre dans tout leur campement, croisant quelques fois plusieurs mégères qui sifflèrent sur notre passage, quelques vieux qui ont plissé leurs yeux, mais il aurait mieux fallut pour les gamins de ne pas croiser notre chemin. Ils ne pensaient pas que le tigre les reconnaîtrait ... et pourtant !
A peine l'un d'eux a-t-il montré son visage que le tigre a grogné et montré les crocs. Lorsque le reste du groupe est arrivé, le tigre les a regardé, et ils ont sentis le danger, mais trop tard. Déjà, il était face à eux, en deux ou trois foulées, il les avait acculés contre le mur des premières maisons de Kosta. Ils ne rigolaient plus, mais le tigre n'avait pas fini. Il marchait en arc de cercle autour des gamins, et l'un d'eux eut-il essayé de s'enfuir vers la droite lorsque le tigre était à gauche qu'il n'aurait pas fait un mètre sans l'avoir face à lui. Je suis arrivée derrière le tigre, les gamins tremblaient autant que leurs aînés.
- Je crois qu'il veut des excuses, ce qui est assez gentil comme punition comparé à ce que vous lui avez fait.
-Mais on jouait, c'est... c'est tout quoi ...
- C'est tout ? Et tu trouves que c'est marrant, toi, de recevoir entre les côtes des bâtons pointus ? D'entendre ces mêmes bâtons frapper les barreaux d'une cage dans laquelle tu es enfermé ?
- Nnnon mais ... on s'rend pas compte m'dame ... Nous on... on veut juste rigoler... quoi ... On est désolés ... Vr... Vraiment, hein les gars ?
Ils ont tous acquiescé, et le tigre s'est assis. Il a fait comme s'il allait leur sauter dessus, ce qui les a fait crier de peur, mais il est revenu vers moi en paradant.
Alors nous sommes partis, vers la forêt, vers Halkor, vers Izrun... Vers l'inconnu...

# Posté le vendredi 07 mars 2008 12:40

Modifié le vendredi 14 mars 2008 15:51

Chapitre -5-

Chapitre -5-
Nous avons franchi la ligne des arbres entre chien et loup. Mes yeux perçaient difficilement l'épaisseur du noir sous les branches, mais le tigre m'a guidée et je n'ai jamais trébuché.
Izrun n'était pas dans la plaine, je n'ai vu ses yeux flamboyants au-dessus d'aucun arbre. Nous n'avons pas mangé, nous n'avions pas faim, rassasiés simplement par la présence de l'autre. Nous apprenions à nous connaître rien qu'en nous regardant, j'étudiais ses expressions, je les comprenais, il y avait entre nous un fil d'or pur qui ne pourrait jamais être brisé, et je le savais aussi sûrement que mes pieds n'étaient plus douloureux. C'était étrange de ne pas savoir comment l'appeler, mais j'y faisais à peine attention.
Rester là, sans rien faire, ne nous a pas convenu longtemps, et nous avons commencé à nous courir après, galopant dans la plaine, à perdre haleine, jusqu'à s'écrouler sur l'herbe pour reprendre notre souffle. Ainsi, jusqu'à minuit. Alors, nous sommes retournés sous les arbres, vers Kosta, vers la dame et sa roulotte, vers les gens.
Personne ne marchait plus dans les rues, et les deux ou trois mendiants que nous avons croisés nous ont jeté un regard plein de terreur et se sont enfuis aussi vite que le leur permettaient leurs pieds. Lorsque nous sommes arrivés aux roulottes, des feux illuminaient le champ et des musiques joyeuses le faisaient vivre. L'ambiance semblait bonne, même excellente, mais quand on observait vraiment les gens, on voyait que sous l'apparence heureuse, ils jetaient tous des regards derrière leur épaule, marchaient un peu courbés et glissaient parfois leur main sous leur veste. Inutile de les terroriser encore plus. Nous avons fait un large cercle autour, sans un bruit, et seuls les yeux du tigre étaient visibles de nous deux. La roulotte de la dame se tenait à l'écart, aucune lumière ne filtrait au travers des rideaux, rien qu'un rayonnement infime. J'étais un peu douteuse. Pourquoi cette dame nous invitait-elle chez elle, à minuit ? Pourquoi y avait-il dans son regard un souci de protection ? Pourquoi siégeait-elle au conseil, alors qu'aucune autre femme n'y participait ? Pourquoi les hommes lui parlaient avec déférence ? Mais surtout, qui était cette dame ?
Nous sommes arrivés devant la roulotte, moi perdue dans mes réflexions, il était trop tard pour faire demi-tour. J'ai pris une inspiration et j'ai frappé à la porte. Une fois. Aucun mouvement n'est venu de l'intérieur, mais une voix a répondu, une voix chaude et amicale.
- Entre.
Et je suis entrée. Et le décor m'a sauté aux yeux. Autant l'extérieur était miteux et décrépi, autant l'intérieur irradiait la vie et la santé. De jolies tentures mordorées, une petite table ronde, deux tabourets finement ouvragés, quelques ustensiles de cuisine bien rangés, propres et brillants. Devant le petit âtre (comment avait-elle fait pour mettre un âtre dans une roulotte ?), minuscule mais chaleureux comme il se doit, une peau de bête aux poils... rouges ? Non, ce devait être une illusion, aucun animal n'est rouge comme ça. Le lit était douillet, taillé dans un bois noir qui semblait doux mais extrêmement résistant. Une petite lampe de chevet ornée d'étranges runes et dessins, et une vingtaine de livres sur une étagère. J'avais vu tout cela en quelques secondes, puis mon regard a croisé celui de la dame et je n'ai pu m'empêcher de sourire, un sourire timide, avec un petit froncement de sourcils. Elle souriait également, assise dans un fauteuil très bas, tout près de l'âtre. Et ses yeux, deux yeux violets, brillaient. Ce n'était pas des larmes... Cela semblait venir de l'intérieur d'elle-même, comme les yeux d'un félin brillent dans le noir.
Le tigre était derrière moi, étrangement petit dans cette minuscule roulotte alors qu'il aurait du remplir toute la place encore libre.
J'ai reporté mon regard vers les livres et j'ai vu, sous l'étagère, pendre un fourreau d'une forme et d'une matière très spéciales et à côté une épée. Magnifique. La garde était blanche, incrustée de petits éclats de saphir disposés en spirale. Le fourreau en lui-même était d'un noir de jais, ce qui faisait ressortir encore plus la clarté de la garde. La lame était sublime. D'une forme bien étrange, que je ne saurais décrire, elle semblait rayonner.
- Elle s'appelle Alyah'thai.
J'ai croisé son regard. Elle souriait toujours, mais d'un sourire un peu triste, un peu mélancolique.
- Excusez-moi, heu... madame, mais comment dois-je vous appeler ?
- Appelle-moi Ereon, et tu peux me tutoyer. Toi, tu es Alasiah. Et ce tigre, comment s'appelle-t-il ?
- Je... je ne sais pas. Pas encore.
Le tigre m'a regardée, calmement. Je n'avais pas vraiment songé que je devrais lui trouver un nom !
- Tu découvriras son nom lorsque l'heure viendra. Tu dois te demander pourquoi je t'ai demandé de venir ici, à cette heure.
- Oui.
- Ne sais-tu pas ce que tu as fait avec le tigre ? Ni pourquoi tu l'as fais ?
- En fait... Je n'en ai aucune idée ! , me suis-je emportée. J'étais là, et puis je l'ai vu et je me suis sentie... transportée, comme si je volais vers lui plutôt que de marcher, et lorsque nos yeux se sont croisés j'ai sentis... je me suis sentie... en paix. A partir de ce moment-là, j'ai compris ou ai cru comprendre que je devais le faire partir d'ici.
Elle ne dit rien.
- Ai-je mal fait ?
- Non. Au contraire. Ceux qui ont peur de toi aujourd'hui sont ceux qui t'acclameront demain, et ceux qui en secret allument des bougies en ton nom, demain, te chercheront partout afin que tu bénisses leurs maisons, leurs enfants.
- Mais pourquoi ? Et pourquoi moi ?
- Hé bien... Connais-tu la Légende du Héros ?
- Non. Là où j'ai vécu, les livres étaient interdits s'ils ne parlaient pas de chiffres, je n'ai rien appris d'autre que lire et écrire, grâce à là gouvernante, ...
- Sarah.
Ereon avait dit cela dans un murmure presque inaudible. Ma bouche s'est entrouverte de surprise. Elle connaît Sarah !
- Comment connaissez... connais-tu Sarah ?
- Nous... nous aimions...
- Vous vous... Vous et Sarah vous... Sarah était...
- Je t'en prie ne pense pas que ce soit mal. Tout le monde ne doit pas faire les mêmes choix. Sarah a toujours été différente, et à mes yeux, elle était parfaite...
- Je ne pense pas que ce soit mal, je suis juste... surprise, vraiment, car le seul amour que j'ai connu venait de Sarah, et savoir qu'elle le partageait entre moi et une femme... J'en serais presque jalouse !
Elle a sourit et moi aussi, d'un vrai sourire. Elle semblait réellement soulagée que je ne la haïsse pas. Mais pourquoi l'aurais-je haïe ? Pour une femme, être attirée par les hommes était normal car c'était la majorité des cas, et aimer les femmes semblait honteux, car ce n'était pas la majorité.
- Pourquoi voulais-tu me parler de la Légende du Héros ?
- Parce que tu es étroitement liée à cette légende. Les Glagshas s'étaient déjà réfugiés dans Halkor, et les hommes étaient déjà stupides et bornés, quoique quelques exceptions se faisaient voir, quelques fois.
C'était il y a des millénaires, le monde était jeune mais les nations se faisaient déjà la guerre, les clans et les gangs s'engageaient dans des guérillas sauvages et sanglantes. Chacun voulait diriger le monde, chacun voulait commander aux autres. Le pouvoir a toujours été la pire chose que les âges aient connue, et le c½ur des hommes est si aisément corruptible...
Du coup, de guerre en guerre, d'embuscade en embuscade, les hommes sont devenus les pires des bêtes, tuant et violant tout sur leur passage. Ils détruisaient la forêt, les animaux, les maisons et les champs, brûlaient jusqu'au moindre brin d'herbe et derrière eux s'élevaient des montagnes de cadavres. C'est dans ce climat qu'a été choisi le premier Héros. Un jeune homme a été expulsé de son clan, pour avoir aimé la fille du chef d'un clan ennemi. Leur amour était fort, et lorsque la fille a été tuée par son propre père pour l'avoir déshonoré, il n'a fait que grandir encore. Le jeune homme s'appelait Sorann, et la jeune fille Alyah. Sorann s'est enfui dans la forêt, aussi loin que l'ont porté ses jambes. Il s'est écroulé, épuisé de fatigue et de chagrin. Il lui semblait que son c½ur s'était ratatiné pour disparaître à jamais. Il voulait se venger, venger son amour perdu. Il a grimpé dans les branches d'un noisetier plusieurs fois centenaires, aux racines épaisses comme un corps d'homme, s'est réfugié dans ses hautes branches pour échapper aux loups et aux autres bêtes qui peuplaient la forêt. Heureusement pour lui, c'était l'été alors, car en hiver il serait mort de froid. Là, il faisait environ vingt degrés, même au milieu de la nuit. Ne trouvant pas le sommeil, l'image de son aimée hantant son esprit, il a fixé la lune. Toute la nuit, encore et encore, et il lui semblait qu'elle lui souriait. Sous ses larmes, peu à peu, sa blessure a arrêté de saigner, sans cesser de lui faire mal, mais elle s'apaisait. L'animal sauvage qui lacérait sa poitrine s'était assis et regardait la lune lui aussi, attendant que quelque chose se passe, ou n'attendant rien du tout, laissant seulement passer le temps.
Mais quelque chose s'est passé. Une ombre s'est glissée devant la lune. Celle-ci avait la taille d'une pomme tenue à bout de bras, et l'ombre avait alors la taille d'un pépin de kiwi. Mais elle avançait vite, droit vers Sorann, lui sembla-t-il. Après une minute, elle avait atteint la taille d'un raisin, et on distinguait deux ailes énormes et pointues. Sorann n'avait pas peur, toute peur ou crainte l'ayant abandonné lorsqu'il avait vu Alyah pendue devant la maison de son père. Il était juste curieux.
Il a fermé les yeux, quelques secondes et lorsqu'il les a rouvert, l'ombre cachait la lune. On aurait dit un lézard, avec des ailes. Les dragons existaient déjà mais personne ne le savait, Sorann ne pouvait identifier la chose qui s'avançait vers lui. L'ombre a piqué vers le sol, et une onde de choc a ébranlé l'arbre lorsqu'elle s'est posée, bien que Sorann ne puisse la voir. Le silence avait rempli la forêt. Même le vent s'était tu, aucune feuille ne bougeait.

Ereon racontait cette histoire avec tellement d'assurance que c'était comme si elle y avait été. Elle s'était levée et regardait par le petit hublot qui donnait vers les feux de camps. Il était tard, les gitans se séparaient et rentraient chez eux, doucement. Ereon semblait ne pas les voir. Elle voyait au-delà, quelque chose que je ne pouvais simplement apercevoir, et me racontais ce qu'elle voyait.

- Un léger bruissement, au niveau du sol, a attiré l'attention de Sorann et lorsqu'il a regardé, à travers les branches, il a vu deux yeux le fixer intensément. Deux yeux noirs, étincelant, telles deux étoiles au milieu du ciel. Ces yeux semblaient l'appeler, lui demander de descendre, et c'est ce qu'il a fait. Sans hésiter, il a sauté de branche en branche, pour atteindre le sol. L'animal était assis sur une grosse racine, confortablement installé. Le bout de sa queue remuait légèrement, et lorsque Sorann s'est approché, les yeux ont semblé pétiller. C'était une panthère. Magnifique, majestueuse, belle et forte. Sous la peau roulaient les muscles et les griffes blanches étaient acérées comme des lames. Elle a sauté de la racine, quelques mètres la séparant de Sorann. Il était subjugué. Il a tâtonné à la recherche d'une racine pour s'asseoir. La panthère. L'ombre. Etaient-elles une seule et même chose ? Comme pour répondre à sa question, alors que la panthère avançait lentement vers lui, elle s'est transformée en une louve d'un blanc pur, la panthère se fondant lentement dans la louve. Sorann serait tombé s'il n'avait été assis, et tout ce qu'il a pu faire, ça a été de se mettre à genoux. La louve s'est approchée encore et comme sa truffe effleurait le front de Sorann, il a levé la main et l'a posée sur le garrot de la louve. Un courant d'énergie l'a submergé, passant de veine en veine jusqu'à irradier son cerveau. Il lui semblait que de la lumière sortait par ses yeux, sa bouche. De nouvelles portes s'ouvraient dans son esprit, de nouveaux horizons s'offraient à lui. Une chaleur s'est répandue partout en lui, baume pour son c½ur et son esprit meurtris. Et il s'est mis à pleurer. Il ne pouvait pas s'arrêter. La fourrure qu'il touchait se changeait en peau. Une peau douce et parfumée. La truffe qui effleurait son front est devenue une bouche fine et rouge, et la louve était maintenant Alyah. Sorann n'a pas pu retenir ses larmes. C'était l'esprit d'Alyah qui vivait à présent dans la louve, la panthère et l'ombre. C'était Alyah qu'il serrait dans ses bras, dont il caressait les cheveux, dont il embrassait l'épaule. Son amour perdu était revenu à lui, pour ne jamais le quitter.
Lorsque le soleil s'est levé, ils étaient enlacés, entre deux racines, sur un tapis de mousse. Alyah a souri, Sorann aussi. Elle lui a dit qu'elle ne s'appelait plus Alyah mais Yaraï, et qu'elle venait l'aider. Lorsqu'elle est redevenue la panthère, ses yeux noirs ont gardé l'expression d'amour infini qu'elle éprouvait envers Sorann. Alors ils ont marché vers leur clan. Lorsqu'ils sont apparus, tous les villageois se sont enfuis en hurlant, mais quelques enfants ont souri. Ils seraient venus caresser la panthère si leurs pères ne s'étaient pas précipités pour les protéger de leurs bras. Mais Sorann et Yaraï se sont dirigés vers la hutte du chef, du père d'Alyah. Il attendait, sur le pas de la porte, son épée au côté et sur sa tête un casque. Lorsqu'il a vu le visage du jeune homme banni, il s'est renfrogné, devenant menaçant, mais quand ses yeux se sont posés sur Yaraï, son expression a vacillé. Sorann l'a regardé droit dans les yeux et lui a demandé si Alyah était là. Et l'homme a répondu que non. Son corps avait disparu la nuit. Un sourire a illuminé le visage de Sorann, et lorsqu'il a dit au père d'Alyah qu'elle était en paix maintenant, et qu'il venait pour sauver le monde, l'homme l'a pris pour un fou. Mais Yaraï s'est avancée et s'est changée en une jument noire, aux yeux de feu. Alors l'homme s'est jeté a genoux devant le couple étrange en le suppliant de le pardonner pour ce qu'il avait fait et lui offrant tout ce qu'il désirait. Sorann a demandé l'épée d'Alyah. Toutes les femmes à cette époque étaient armées.
- C'est l'épée que tu as ici n'est-ce pas ?
- Oui. Alyah pour son nom à elle, et Thai car c'est ainsi que l'on dit « épée » en ancien Vadar. L'homme la lui a donnée, et Sorann a bénit le village, et l'homme qui lui avait arraché ce qu'il avait de plus cher au monde. Ils sont partis et dans tous les villages qu'ils ont visités, les hommes redevenaient des hommes, lâchaient leurs armes et embrassaient leurs enfants. Les femmes jetaient des fleurs sur leur passage. Pendant trois ans, ils ont parcouru le monde et ont rétabli la paix. On n'a jamais vraiment su ce qu'ils avaient fait pour rendre la raison aux hommes, mais ils y sont parvenus. Ils étaient deux contre un monde de corruption, mais l'amour a vaincu. Sorann est le premier Héros de l'histoire.
Depuis, les hommes ont replanté des arbres, protégé les animaux et cultivé la terre. Mais la mémoire s'est perdue alors. Peu à peu nous avons perdu la raison et les guerres ont recommencé. Seuls quelques vieux et plusieurs autres personnes spéciales attendent un nouveau héros. Ils savent, eux, ce qu'ils attendent, mais tous nous attendons même sans savoir quoi.
En tout, il y a eu 7 Héros. Environ un tous les millénaires. Il y a eu Sorann, Andreïv, Kita, Setis, Usuraï, Selim et Quiasa. Kita, Setis, Usuraï et Quiasa étaient des femmes. Et tous ont, peut-être même sans s'en rendre compte, sauvé l'humanité d'un désastre généralisé.

Le récit qu'elle venait de me faire m'avait profondément troublée. Je ne pouvais être cette héroïne qu'ils attendaient tous ! Je ne connaissais même pas la Légende. Je ne pouvais être la huitième personne à sauver le monde !
- Ereon, comment... Comment cette épée est-elle arrivée en ta possession ?
- Je l'ai gagnée. C'était il y a bien des années. J'avais parié avec un ennemi que je le battrais à la course. Je savais parfaitement que je gagnerais. Il avait affiché fièrement cette épée, ne sachant rien de son histoire, alors que moi je savais son pouvoir. Comme j'ai gagné, il a été obligé de me la donner. Cela fait un quart de siècle que je la garde précieusement. J'attends que quelqu'un me la réclame.
- Suis-je... ce quelqu'un ?
- Je le crois, oui.
- Mais je ne sais pas me battre !
- Je t'apprendrai un peu.
- Je ne sais même pas qui tu es !
De nouveau, elle a sourit, de ce sourire un peu triste que je trouvais parfaitement irrésistible. Elle est restée près de la petite fenêtre mais a tourné son regard vers moi, et ses yeux semblaient vraiment ceux d'un chat. Au fur et à mesure de ses mots elle s'est approchée de moi pour finir par me frôler, ses doigts frais tenant mon menton.
- Je suis Ereon, fille d'Erevan, l'une des dernières descendantes de la lignée des Vadar. Je connais les secrets de la nature et des hommes, de la forêt comme de la rivière ou de la montagne. Mes yeux brillent dans le noir car j'ai ôté la vie, et mes mains rayonnent car je l'ai donnée. Je vivrai bien plus longtemps que les hommes, et j'espère vivre assez longtemps pour t'apprendre à toi, qui tu es.
Une Vadar ! Des êtres de lumière ! Mi ange, mi démon, sorcier ou chaman, prêtres et médecins. Ici, à Kosta ! Cela faisait beaucoup de chose à encaisser en même temps. J'ai cherché des yeux un siège et n'en trouvant pas je me suis assise par terre, sur la peau rouge. Le tigre s'est approché de moi et j'ai posé ma main sur son flanc. Une nouvelle fois j'ai sentis l'énergie parcourir mon corps, mais moins fort que dans la cage, à peine une caresse.
J'ai laissé mon esprit dériver lentement, et j'ai cherché inconsciemment un nom pour le tigre. Je ne cherchais pas vraiment, seulement j'explorais mon subconscient et peu à peu j'ai vu une image apparaître devant mes yeux. Un ciel étoilé. Les étoiles se sont mises à bouger pour former un mot. Un nom.
- Kawaï.

# Posté le vendredi 07 mars 2008 16:45